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Chapter 19 - La maison des excuses

Adrien a demandé à me revoir pour une « conversation d'adultes ». Il proposait le salon d'un hôtel, en présence de ses avocats. Jeanne a répondu que toute question relative à notre séparation passerait par les canaux prévus. Je n'avais aucune raison de m'asseoir en face de lui pour qu'il m'explique encore comment j'avais provoqué ses actes.

L'avocat d'Adrien avait employé l'expression « retrouver un dialogue apaisé ». Jeanne lui avait demandé quelles questions concrètes nécessitaient encore un échange direct. Il n'avait cité que des sujets pouvant être traités par écrit : remise de documents, partage des dépenses, calendrier de séparation. Je n'avais pas besoin d'accepter une rencontre pour prouver ma bonne volonté. J'avais déjà passé des années à penser qu'une femme raisonnable devait s'asseoir face à un homme en colère jusqu'à ce qu'il se calme. Cette fois, les questions pratiques auraient des réponses pratiques, et ma peur ne serait plus le prix d'entrée d'une conversation.

Il a alors écrit à Maud. « Claire mérite de connaître la vérité. Vous l'empêchez de m'entendre. » Maud m'a montré le message en me demandant si je souhaitais qu'elle réponde. Je lui ai dit de ne pas entrer dans notre histoire à sa place. Elle a bloqué le numéro, puis a ajouté du citron dans mon thé comme si elle accomplissait un petit acte de résistance domestique.

La nouvelle mission à la bibliothèque avait commencé. Nous examinions les procédures d'accueil et de commande, un domaine où la moindre erreur concernait des livres en retard plutôt que la sécurité de résidents. Ma responsable, Élisabeth, ne m'avait pas demandé mon nom marital. Le premier matin, elle m'avait simplement confié une clé et expliqué où se trouvait la machine à café.

« Si vous préférez un autre horaire pour vos rendez-vous, on peut s'organiser », m'a-t-elle proposé.

« Je veux garder un rythme normal. Et vous le dire si ça devient difficile. »

« Très bien. On fonctionne comme ça. »

Le travail m'a rendu des sensations que j'avais oubliées : commencer une tâche et la terminer sans que quelqu'un juge mon humeur, refuser un délai impossible, déjeuner avec des collègues dont je n'avais pas à décrypter chaque silence. Un après-midi, je me suis surprise à attendre impatiemment une discussion sur le classement des documents. J'ai presque eu honte d'éprouver du plaisir pendant que les Ormes faisaient encore l'objet d'expertises. Puis je me suis rappelé la phrase de ma mère : elle ne voulait pas que je consacre ma vie à la venger.

Adrien, lui, semblait perdre la maîtrise de ses propres récits. Un partenaire commercial avait suspendu plusieurs commandes. Deux responsables techniques avaient demandé à être entendus par les auditeurs. La société lui avait retiré une partie de ses délégations en attendant les conclusions. Les salariés craignaient pour leur emploi, et je refusais de considérer cette peur comme une victoire.

Jeanne m'a demandé si je souhaitais publier une déclaration condamnant l'ensemble d'Égide. « Non », ai-je répondu. « Je veux que les personnes qui ont fait leur travail puissent le conserver, lorsque les conditions de sécurité le permettent. Adrien ne représente pas chaque technicien. »

Henri m'a expliqué qu'une restructuration pouvait être envisagée, mais qu'il ne pouvait pas acheter l'entreprise et la fermer sur un coup de colère. Je l'ai remercié de ne pas m'avoir offert un empire en guise de pansement. Nous avancions par millimètres, lui et moi.

Avant de quitter le cabinet, Jeanne m'avait demandé de noter les sujets qui restaient réellement à régler avec Adrien. J'avais écrit : logement, documents personnels, dépenses communes, communication. Le mot « amour » n'apparaissait nulle part. Ce n'était pas parce que nous n'en avions jamais éprouvé, mais parce qu'il n'était plus une question qu'un rendez-vous pouvait trancher. J'ai plié cette feuille dans mon portefeuille et l'ai relue une fois, pour me rappeler que ma séparation n'était pas un débat sur la valeur de notre passé.

Avant de retourner dans l'ancien quartier, j'ai eu une conversation avec Élisabeth au sujet de mes horaires. Le jeudi, je devais rencontrer Jeanne, et je craignais de laisser croire que je ne prenais pas la mission au sérieux. Élisabeth m'a montré le calendrier partagé : « Nous avons prévu du temps pour les réunions. Vos résultats se mesurent à ce que vous livrez, pas au nombre de minutes où votre manteau reste accroché ici. » J'ai pris ma pause déjeuner dehors et acheté une soupe. Deux collègues débattaient de l'ordre des rayons de poésie. L'une estimait qu'il fallait suivre les alphabets, l'autre préférait les époques. Elles m'ont demandé mon avis. J'ai répondu que les lecteurs devaient pouvoir retrouver un ouvrage, quel que soit le principe choisi. Nous avons fini par rire d'un panneau indiquant « Divers » au-dessus d'une étagère entière. Pendant dix minutes, personne n'avait prononcé le nom d'Adrien. Quand j'ai réalisé que je ne me sentais pas coupable, j'ai eu envie de téléphoner à Maud pour lui raconter cette banalité.

Un soir, je suis retournée dans notre ancien quartier pour récupérer un colis auprès de Madame Vernet. Je n'ai pas franchi le seuil de l'immeuble. Pourtant, je me suis retrouvée face à Adrien, qui sortait du parking. Il s'est arrêté à plusieurs mètres.

« Claire. Je ne savais pas que tu serais là. »

« Je viens récupérer un colis. Ne t'approche pas. »

Il a levé les mains. « Je voulais juste te dire que je suis suivi. J'ai commencé à parler à quelqu'un. »

Je n'ai pas cherché à savoir si c'était vrai. « Fais-le pour toi et pour ne plus faire de mal. Pas pour obtenir une réponse de moi. »

« Tu m'as aimé. »

« Oui. »

Le mot l'a désarmé pendant un instant. J'ai poursuivi : « Et tu m'as frappée. Les deux phrases sont vraies. La première ne change rien à la seconde. »

Il a commencé à pleurer. Je ne l'ai pas rejoint. Madame Vernet est sortie avec mon colis et m'a accompagnée jusqu'au trottoir. Un taxi s'est arrêté. J'ai respiré seulement après avoir fermé la portière.

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Le colis contenait un livre commandé avant mon départ : un recueil de recettes que j'avais prévu d'offrir à Adrien pour son anniversaire. Je l'ai conservé pour moi. À la première page, j'avais écrit autrefois : « Pour toutes les années où nous inventerons nos propres traditions. »

J'ai barré la dédicace, puis inscrit en dessous : « Pour toutes les années qui restent à moi. »

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