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Chapter 18 - Le compte de Béatrice

Je m'étais habituée à ce que Béatrice paie le dîner sans regarder l'addition et offre des cadeaux qu'elle présentait ensuite comme des preuves de son affection. Elle disait souvent : « L'argent doit circuler dans la famille. » Je découvrais que la phrase pouvait recouvrir bien autre chose qu'un goût pour les repas chers. Une société de conseil dont elle détenait le contrôle avait reçu des paiements importants sur plusieurs commandes de composants.

Béatrice avait une manière particulière de demander des nouvelles : elle commençait par s'inquiéter de mon sommeil, puis glissait vers les contrats que je suivais et les personnes que je fréquentais. Lors d'un déjeuner, elle m'avait offert un sac luxueux en ajoutant que je pourrais ainsi paraître « enfin à la hauteur » des invités d'Adrien. Je l'avais remerciée, puis rangé le sac dans une armoire. Quelques jours plus tard, elle avait demandé pourquoi je ne le portais jamais. Ce n'était pas un cadeau ; c'était un contrôle assorti d'une facture invisible. Les paiements découverts aujourd'hui appartenaient peut-être à un autre mécanisme, mais je retrouvais chez elle la même conviction que l'argent devait lui donner le dernier mot.

L'auditeur ne m'a pas transmis les comptes bancaires complets. Il a communiqué aux personnes autorisées les anomalies repérées : des factures sans prestation clairement vérifiable, des délais de livraison incohérents et des références techniques réutilisées. Les vérifications se poursuivaient. Je savais qu'un paiement douteux ne suffisait pas, à lui seul, à prouver un détournement.

« Mais elle a signé les commandes et touché l'argent », ai-je dit à Jeanne.

« Ce sont deux faits qu'il faut encore relier correctement. Laissez ceux qui ont accès aux pièces le faire. »

Cette prudence me rendait folle. J'ai quitté le bureau pour marcher au bord du Rhône, où la pluie avait gonflé le fleuve. Des cyclistes m'ont dépassée sans savoir que je venais d'apprendre une raison possible de la disparition des documents de ma mère. Je les ai enviés pendant une seconde, puis je me suis rappelé que chaque passant portait probablement un désastre dont je ne savais rien.

Henri m'a retrouvée sur un banc. Il avait acheté deux sandwichs, dont un au fromage que je n'aimais pas.

« Tu n'as toujours pas appris », ai-je dit.

« J'ai pris le seul sans jambon. »

Nous avons échangé les sandwichs. Il m'a raconté comment, après l'incendie des Amandiers, Béatrice avait soutenu qu'une fermeture temporaire entraînerait la faillite de l'établissement. Les responsables avaient choisi de réparer par étapes. Plusieurs consignes étaient restées provisoires beaucoup trop longtemps. Aujourd'hui, la même méthode réapparaissait aux Ormes : conserver le fonctionnement, promettre une réparation, repousser le constat.

« Tu avais la capacité de t'y opposer », lui ai-je rappelé.

« Oui. J'ai choisi d'attendre les résultats des essais. J'en répondrai. »

Henri m'a raconté qu'au moment de l'incendie, une famille lui avait demandé pourquoi les factures de maintenance portaient des dates postérieures aux interventions. Il avait transmis la question au service juridique et supposé que quelqu'un ferait le nécessaire. « Je n'ai jamais vérifié la réponse », a-t-il reconnu. Je lui ai demandé s'il se souvenait de cette famille. « Une femme et son fils. Ils avaient perdu leur père. » Nous avons cherché leur nom dans la liste des correspondances qu'il avait conservées. Une carte de remerciement était agrafée à une réponse administrative. Elle remerciait un infirmier, pas Henri. Celui-ci l'avait pourtant rangée avec ses courriers de soutien. Je l'ai regardé le remarquer, puis la déplacer dans une autre pochette. « Je crois que je me suis fabriqué un dossier dans lequel tout ce qui arrivait prouvait que j'avais bien agi », a-t-il murmuré. C'était une phrase minuscule au milieu des millions d'euros évoqués ailleurs. Elle expliquait davantage son passé que certains longs discours.

« Tu as aussi continué à fréquenter Béatrice. »

« Dans le cadre de réunions professionnelles. Je ne savais pas qu'Adrien était son fils lorsque tu me l'as présenté la première fois. Quand je l'ai appris, j'ai voulu te parler et je ne l'ai pas fait. »

« Parce que tu avais peur que je rompe avec lui ? »

« Parce que j'avais peur que tu comprennes ce que je n'avais pas fait pour ta mère. »

Je ne l'ai pas consolé. Le fleuve était brun et rapide. J'ai mangé en silence. L'honnêteté tardive ne rendait pas toutes les années perdues, mais elle m'évitait d'avoir à deviner encore.

Un courrier officiel a demandé à la direction des Ormes de fournir les détails de certains contrats. Les familles ont été informées qu'un contrôle administratif et financier s'ajoutait à l'expertise technique. Madame Bensaïd a refusé que l'on résume l'affaire en disant que les personnes âgées avaient été « prises en charge ».

« Prises en charge par qui ? » a-t-elle demandé à Yanis. « Par des gens qui avaient besoin d'une calculatrice avant de trouver une poignée ? »

Dans la soirée, Béatrice a proposé une rencontre à Henri. Il a refusé sans passer par leurs avocats. Elle lui a envoyé un message : « Tu sais aussi bien que moi ce qui s'est passé aux Amandiers. Ne me laisse pas porter cela seule. »

Henri me l'a transmis immédiatement. J'ai reconnu dans cette phrase la logique d'Adrien : transformer la faute en secret partagé, puis utiliser ce secret comme une laisse. Cette fois, mon père a répondu qu'il remettrait les éléments dont il disposait et qu'il ne négocierait pas une version commune.

La réponse m'a fait plaisir malgré moi. Je détestais constater que je désirais encore qu'il fasse enfin ce que j'attendais de lui depuis l'enfance.

Tard dans la nuit, une enveloppe a été déposée à la loge de Malik. Elle m'était adressée, sans timbre. Elle contenait la copie d'une facture ancienne, datée de la semaine qui avait suivi l'incendie. Le fournisseur était une entreprise appartenant à Paul Dargent. L'objet de la prestation : « Révision complète du registre de maintenance. »

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Au dos, quelqu'un avait écrit : « Demandez-vous qui a payé pour réécrire les heures. »

J'avais cru que Béatrice avait seulement fait disparaître le premier cahier. La facture suggérait qu'elle avait organisé le travail beaucoup plus méthodiquement. Et elle n'avait peut-être pas été la seule à le financer.

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