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Chapter 23 - Le visage de la vengeance

Je croyais avoir compris Solène : une jeune stagiaire marquée par l'incendie des Amandiers, devenue adulte, entrant dans la société d'Adrien pour récupérer des preuves puis se laissant séduire par la possibilité de contrôler les autres. C'était une histoire commode. Elle expliquait son intérêt pour ma mère tout en laissant croire que sa cruauté était le résultat d'une blessure ancienne. Un appel de Paul Dargent a fissuré cette version.

Jeanne m'a rappelé que la découverte d'un passé douloureux chez Solène ne changeait pas les éléments à fournir sur les faux courriels. J'avais noté la chronologie et conservé les messages. Si elle affirmait avoir agi pour révéler un problème ancien, les personnes chargées d'examiner les faits pourraient étudier cette explication. Ce ne serait pas à moi de transformer la souffrance de son frère en preuve d'innocence. Je me suis interdit de chercher Julien sur les réseaux sociaux. Il avait exprimé le souhait de ne pas apparaître dans l'affaire. Le respecter était peut-être la première chose honnête que je pouvais faire pour lui.

« Elle a un frère », m'a-t-il dit. « Il s'appelle Julien. Il a survécu à l'incendie, mais il en a gardé des séquelles. Solène s'est occupée de lui pendant des années. Elle a fini par croire que le monde lui devait une réparation qu'elle pouvait prendre elle-même. »

« Où est-il aujourd'hui ? »

« Chez lui. Avec une aide à domicile. Il ne veut pas apparaître dans cette histoire. »

Je lui ai assuré que je respecterais ce refus. L'existence de Julien m'a aidée à comprendre une partie du passé de Solène ; elle ne transformait pas la violence qu'elle avait encouragée en acte de justice. J'avais envie de lui demander ce qu'elle avait gagné à me faire mal, mais cette question n'aurait probablement pas produit une réponse utile.

Jeanne m'a proposé de lire un extrait de sa nouvelle déclaration. Solène reconnaissait avoir élaboré les faux courriels après qu'Adrien l'avait informée d'une possible fuite. Elle disait avoir voulu pousser Claire à chercher les originaux des essais, dans l'espoir qu'une enquête plus large dévoilerait Béatrice. Elle avait ensuite constaté qu'Adrien utilisait l'accusation pour justifier ses propres violences.

« Elle prétend ne pas l'avoir prévu », ai-je dit.

« C'est sa version. Elle n'est pas obligée d'être la nôtre. »

Je me suis rappelé son sourire. Peut-être cherchait-elle à paraître sûre d'elle. Peut-être éprouvait-elle une joie réelle à voir une rivale humiliée. Nous ne saurions peut-être jamais exactement quelle part de ses émotions appartenait à quelle intention. Je n'avais pas besoin d'un portrait psychologique parfait pour décrire ce que j'avais vu.

Pendant ce temps, Vincent Roche s'était présenté aux auditeurs avec un classeur et deux avocats. Il contestait toute irrégularité délibérée. Selon lui, les changements de références étaient de simples opérations de gestion de stock. Une vérification des achats a pourtant montré que certains équipements avaient été facturés comme neufs alors qu'ils provenaient d'un lot rappelé. Les paiements suivaient plusieurs intermédiaires, dont la société de Béatrice.

« C'est une fraude organisée ? » ai-je demandé à Henri.

J'ai enfin compris pourquoi le dossier HÉLÈNE avait été rouvert juste avant mon mariage. Solène avait retrouvé, dans les historiques d'archives, une demande de consultation signée de Béatrice après réception de notre faire-part. Le nom de jeune fille Renaud lui avait rappelé Hélène. Elle voulait vérifier ce que je pouvais avoir hérité de ma mère avant de m'accueillir dans sa famille. Ce n'était pas une preuve qu'elle avait organisé ma rencontre avec Adrien. C'était la preuve qu'elle avait choisi de préparer sa défense au lieu de me parler. J'ai transmis cette information à Jeanne et j'ai barré la question restée ouverte depuis le bureau d'Henri.

Henri m'a montré le schéma financier sans les données auxquelles je n'avais pas droit. Il a utilisé trois tasses sur la table d'une brasserie pour représenter les sociétés intermédiaires. La première avait vendu des composants, la deuxième facturait une prestation de coordination et la troisième recevait une commission qui ne correspondait à aucun travail identifié. « Cela n'établit pas encore le motif de chaque personne », a-t-il précisé. « Mais l'argent ne suit pas le chemin annoncé dans le contrat. » Je lui ai demandé si les salariés qui assemblaient les portes étaient au courant. « Beaucoup ne voient que les commandes. Ils n'ont pas accès aux factures. » J'ai pensé à Thomas et à Nicolas, occupés à monter des pièces pendant que d'autres inventaient des lignes sur des tableaux. La responsabilité n'était pas distribuée uniformément dans une entreprise, même si chacun finissait par en subir les conséquences. Nous avons rangé les tasses avant que le serveur ne nous prenne pour des clients qui préparaient une conférence.

« Les enquêteurs devront qualifier les faits. Nous savons déjà que les pièces et les factures ne concordent pas. »

« Je commence à préférer quand tu dis seulement ce que tu sais. »

Il a souri tristement. « C'est une habitude que j'aurais dû prendre plus tôt. »

J'ai passé l'après-midi à relire mes notes professionnelles. Une date m'a frappée : deux mois avant la prétendue fuite, j'avais demandé à Adrien une vérification des produits livrés aux Ormes. Il m'avait répondu que l'affaire relevait de son équipe. Le lendemain, Solène avait envoyé à son directeur de projet une demande de retrait des historiques de maintenance de la plateforme partagée. Mon carnet bleu contenait cette chronologie. C'était peut-être pour cela qu'Adrien l'avait emporté.

Jeanne a demandé officiellement qu'il soit recherché parmi mes effets et les documents conservés. Adrien a répondu qu'il ignorait où il se trouvait. Deux heures plus tard, Théo m'a envoyé une photographie d'un carnet posé sur l'étagère de la salle de communication, à côté de dossiers destinés à la destruction ordinaire. Il avait été déplacé depuis le bureau d'Adrien.

« N'y touchez pas », ai-je écrit à Théo. « Signalez-le à la personne chargée de conserver les documents. »

Il a répondu avec un pouce levé. Puis, plus tard : « C'est fait. J'ai enfin l'impression de travailler pour quelque chose qui sert. »

Le soir, j'ai rencontré Julien Dargent, non parce que je l'avais cherché mais parce qu'il m'avait écrit une lettre demandant un entretien. Il se déplaçait avec une canne et parlait lentement. Il n'a pas demandé pardon à la place de sa sœur.

« Elle m'a dit qu'elle allait faire tomber les gens qui nous avaient menti. Je lui ai dit que je ne voulais pas d'un autre incendie dans nos vies. Elle n'a pas écouté. »

Nous avons bu un café sans caméra ni avocat, chacun libre de partir. Il m'a raconté qu'il adorait réparer des radios anciennes. Je lui ai parlé de Maud et de ses reliures. Nous nous sommes quittés sans promesse. J'ai compris ce jour-là qu'on pouvait partager une catastrophe historique sans devenir responsables l'un de l'autre.

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En rentrant, une nouvelle m'attendait : Adrien voulait négocier son départ d'Égide contre une clause de silence portant sur les anciennes installations. Le conseil avait refusé d'examiner une telle clause avant la fin des vérifications.

Il commençait enfin à découvrir que les autres n'étaient pas tenus d'acheter son silence.

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