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Chapter 8 - La maîtresse et la liste

Solène m'avait envoyé trois messages pendant la nuit. Le premier me traitait de manipulatrice. Le deuxième proposait une rencontre « entre femmes raisonnables ». Le troisième contenait une photographie de la maison où j'avais grandi, prise sous la pluie. Elle savait donc où vivait Henri. Ce détail n'était pas une preuve de menace imminente, mais il suffisait à me convaincre de transmettre les messages à Jeanne et de ne pas accepter un tête-à-tête.

J'ai vérifié avec Maud les précautions que je pouvais prendre. Nous avons conservé les messages, évité de répondre sous le coup de la colère et prévenu Jeanne que Solène connaissait l'adresse d'Henri. Mon amie m'a demandé si je voulais fermer les volets. J'ai répondu non, puis oui dix minutes plus tard. Elle les a fermés sans commenter mon changement d'avis. Dans mon ancien appartement, une hésitation aussi petite aurait suffi à déclencher une remarque sur ma prétendue incapacité à décider. Ici, je pouvais modifier une préférence sans que personne y voie une déclaration de guerre.

Mon avocate a proposé une rencontre dans ses locaux, avec prise de notes et conditions claires. Solène a répondu qu'elle ne voulait pas d'avocats. Nous n'avons pas changé les conditions. Trois heures plus tard, elle s'est présentée tout de même, manteau beige, lèvres pâles, sac assez grand pour transporter un ordinateur.

« Vous allez me faire passer pour une criminelle », a-t-elle dit avant de s'asseoir.

« Je vais vous écouter parler de ce que vous savez. Les faits feront le reste », a répondu Jeanne.

Solène a tourné son visage vers moi. Je cherchais en elle la femme qui avait souri pendant qu'Adrien me frappait. Je l'avais devant moi. Elle s'était peut-être réveillée avec des remords ; je n'étais pas tenue de les accueillir comme une excuse.

« Votre mari va vous traîner dans la boue. Il a prévu un communiqué. »

« Vous l'avez rédigé ? »

Elle a baissé les yeux. « J'ai rédigé une version. Ce qu'il dit ensuite ne m'appartient pas. »

« Comme les faux courriels ? »

Jeanne m'a regardée pour m'inviter à ralentir. Solène a fermé son sac. « Je ne suis pas venue parler de ça. Je suis venue vous dire que Béatrice tient la liste des établissements concernés. Adrien n'en connaît pas la moitié. »

« Et comment le savez-vous ? »

Elle a posé sur la table une invitation à une réunion interne, avec une date et un ordre du jour. « J'y étais. Ils ont présenté les résidences comme un portefeuille de clients à renouveler, même après l'alerte sur les verrous. »

Jeanne a examiné le document. « Pourquoi nous le donner ? »

« Parce que je ne veux pas être la seule à tomber. »

Cette franchise m'a surprise. Elle n'effaçait rien, mais elle était plus utile que les protestations d'innocence.

Elle a ensuite sorti de son sac une petite photographie ancienne. On y voyait une adolescente devant un bâtiment aux fenêtres carrées, tenant un carton marqué « archives ». J'ai reconnu la façade des Amandiers. Solène a posé l'image entre nous, du bout d'un doigt. « Vous croyez que j'ai toujours vécu dans des bureaux où l'on sert du champagne ? » a-t-elle demandé. Jeanne lui a répondu qu'aucun souvenir ne l'obligeait à produire des explications personnelles, mais que tout document relatif aux faits pourrait être remis dans des conditions appropriées. Solène a remis la photographie dans son sac. J'ai été tentée de lui demander quel visage elle aurait eu sur cette image si elle avait su qu'elle se trouverait un jour dans mon salon. J'ai choisi de ne rien dire. Ma curiosité sur son enfance n'était pas une dette qu'elle pouvait m'imposer pour me faire oublier ma propre soirée.

Nous avons refusé de promettre une protection que nous ne pouvions pas garantir. Jeanne lui a indiqué comment remettre des documents aux personnes chargées des vérifications. Solène s'est levée brusquement.

« Vous êtes exactement comme votre père. Il adore parler de procédures quand les autres sont déjà morts. »

Le silence s'est épaissi. « Vous avez connu ma mère ? » ai-je demandé.

Solène a ouvert la bouche, puis l'a refermée. « J'ai connu son nom. C'est différent. »

Elle est partie sans prendre le verre d'eau qu'on lui avait servi.

En fin d'après-midi, Jeanne a contacté Henri. Il a reconnu le nom de Dargent, mais pas celui de Solène : vingt ans plus tôt, un certain Paul Dargent avait dirigé la maintenance des Amandiers. Il avait quitté l'établissement après l'incendie. Solène avait donc un lien familial possible avec une époque que mon père avait passé sa vie à enfermer dans des classeurs.

« Tu savais ? » ai-je demandé.

« Je savais que Paul avait une fille. Je ne savais pas où elle travaillait. »

« Tu reconnais que ça aurait été utile de vérifier le nom de la directrice de communication d'Adrien ? »

« Oui. »

Je n'ai pas voulu prolonger cette conversation. Henri était capable de bâtir cent ascenseurs, mais il avait encore du mal à descendre une marche qui menait à sa propre responsabilité.

Le soir, j'ai rejoint un groupe de parole recommandé par l'hôpital. Une femme y a raconté qu'elle vérifiait encore la cuisson des pâtes avant de rentrer, comme si un repas réussi pouvait empêcher une dispute. Un homme expliquait qu'il avait longtemps défendu son compagnon lorsqu'on le questionnait sur ses absences. Personne n'a demandé à voir mes blessures.

Quand mon tour est venu, j'ai dit : « Je suis en colère qu'il m'ait frappée. Je suis aussi en colère d'avoir cru toutes les fois où il promettait de ne plus recommencer. Et j'ai peur que mon travail me serve à ne rien sentir. »

L'animatrice a simplement répondu : « Vous avez le droit de ralentir. »

Sur le chemin du retour, ma messagerie contenait une note vocale d'une voix inconnue. « Je m'appelle Paul Dargent. Ne croyez pas tout ce que ma fille raconte. Elle vous a dit qu'elle avait connu le nom de votre mère. Elle a connu sa voix. »

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Il avait joint un ancien enregistrement sur cassette, numérisé récemment. On y entendait Hélène Renaud dire : « Je refuse de signer ce test. » Puis une autre voix, celle d'une jeune femme, répondait : « Alors ils me feront signer à votre place. »

Cette voix ressemblait terriblement à celle de Solène.

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