Chapter 24 - Le carnet bleu

Le carnet est réapparu entre les mains d'un spécialiste chargé de l'inventaire. La couverture était froissée et une page avait été arrachée, mais presque toutes mes notes étaient intactes. Je l'ai reconnu à la tache de café sur le coin inférieur. J'avais renversé ma tasse le jour où Adrien m'avait annoncé qu'il voulait que je cesse de travailler. Le papier avait gardé cette date mieux que ma mémoire.
J'avais retrouvé dans les marges du carnet des détails que j'aurais été incapable de reconstituer de mémoire : le nom d'une entreprise de transport, l'heure d'un appel interrompu, une erreur de frappe dans un numéro de lot. Ces éléments minuscules se répondaient avec des factures, des messages et des agendas conservés par d'autres. Je n'avais donc pas besoin de faire du carnet un objet magique qui résoudrait tout. Il était l'un des morceaux d'une histoire que plusieurs personnes pouvaient vérifier. Cette pensée m'a soulagée : si une page manquait, mon expérience n'était pas pour autant effacée.
Jeanne a obtenu une copie documentée des pages utiles. Nous avons comparé les notes avec les comptes rendus transmis aux Ormes. Plusieurs numéros figuraient dans mon carnet avant leur apparition dans les documents officiels. Une ligne, écrite au crayon, mentionnait un appel reçu du technicien Nicolas Perrin au sujet d'une étiquette changée sur ordre du service achats.
« Vous aviez signalé tout ça à Adrien ? » a demandé Jeanne.
« Oui. En personne. Il m'a dit de ne pas me mêler de son métier. »
La page arrachée correspondait à la semaine précédant les violences. Je me souvenais y avoir collé le ticket du réparateur de mon ordinateur et noté la date d'un courriel envoyé à Solène. Même sans cette page, Éliane conservait une preuve indépendante de la réparation. Le vide, cependant, confirmait que quelqu'un avait fouillé le cahier avec une intention précise.
Je ne savais pas qui avait arraché la feuille. Je ne voulais pas décider que c'était Adrien uniquement parce que je connaissais sa brutalité. J'ai expliqué ce que je savais et ce que je supposais à ceux qui recueillaient les informations. Cette distinction m'a semblé presque aussi importante que le carnet lui-même.
Dans l'après-midi, j'ai reçu une nouvelle de la bibliothèque : le contrat de mission serait prolongé de trois mois. Élisabeth avait apprécié la clarté de mon travail et ma capacité à expliquer les anomalies sans humilier les personnes qui les avaient commises. « Vous voyez, m'a-t-elle dit, on peut contrôler des comptes et laisser les gens garder leur dignité. »
J'ai ri. Je voulais encadrer cette phrase au-dessus du bureau d'Adrien. Puis j'ai pensé que je ne voulais plus rien accrocher dans son bureau.
Maud m'a accompagnée visiter un petit appartement près des quais. Il était moins beau que celui que j'avais partagé avec mon mari. La cuisine donnait directement sur le séjour, la salle de bains était étroite et les fenêtres laissaient entendre les trains. Mais il possédait une table assez grande pour mes dossiers, et la serrure était neuve. Le propriétaire m'a demandé si je cherchais à emménager rapidement.
Le logement avait une petite terrasse donnant sur une cour intérieure. J'y ai trouvé un pot de menthe abandonné par l'ancienne locataire. Les feuilles étaient sèches, mais une tige verte poussait près de la terre. Je l'ai montré à Maud. « Tu vas commencer par sauver une plante ? » a-t-elle plaisanté. « Non. Je vais seulement voir si elle a encore besoin d'eau. » Nous avons mesuré l'espace pour une table, un canapé et une étagère, en gardant un passage dégagé jusqu'à la porte. Ce geste aurait pu paraître obsessionnel. Maud l'a fait avec moi sans dramatiser, comme on choisit l'endroit où poser un radiateur. À l'étage du dessous, quelqu'un répétait une pièce au piano en s'arrêtant toujours au même accord. Je me suis demandé si je finirais par reconnaître la mélodie. Pour la première fois, un bruit derrière un mur ne me donnait pas seulement peur : il me donnait envie de connaître un voisin. Le propriétaire a indiqué les conditions du bail, les charges et les démarches ordinaires. Je les ai relues calmement. Il n'y avait pas de piège dans chaque contrat, et je pouvais prendre le temps de vérifier ceux que je signais.
« Oui. Et je voudrais être la seule à recevoir les clés. »
Il a simplement noté ma demande. Aucun homme n'avait eu besoin de m'accorder la permission de louer cet endroit. J'ai senti mes yeux se remplir de larmes au moment le moins romanesque : devant un placard à balais.
Sur le chemin du retour, un inconnu nous a suivies de trop près depuis la sortie du métro. J'ai accéléré. Maud m'a proposé d'entrer dans une pharmacie encore ouverte. L'homme est passé sans s'arrêter. Nous n'avons pas su s'il nous suivait réellement. J'ai compris que la peur resterait parfois là sans preuve à lui donner. Je pouvais prendre des précautions sans transformer chaque passant en ennemi.
Ce soir-là, Malik a appelé pour dire qu'Adrien avait demandé à récupérer un double de ma clé auprès de la loge, en prétendant que j'avais donné mon accord. Malik avait refusé. Il avait consigné la demande et averti les interlocuteurs utiles.
« Vous lui avez dit quoi ? » ai-je demandé.
« Que je n'étais pas votre secrétaire et encore moins son complice. »
J'ai ri, puis remercié cet homme qui continuait à se présenter à son poste malgré les menaces reçues. Il m'a répondu qu'Aïcha voulait savoir quand je reviendrais boire un café avec eux. Nous avons fixé un dimanche, sans parler des preuves.
La soirée se terminait calmement quand Henri a envoyé un message : « J'ai reçu les conclusions préliminaires de l'analyse des signatures. Une certification portant ton nom a été déposée après le jour où tu as quitté le domicile. »
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J'ai vérifié la date. Elle correspondait au moment où Adrien prétendait que je n'avais plus accès à ses systèmes.
Quelqu'un continuait à utiliser mon identité alors que j'avais déjà dit non, devant témoins, au milieu de notre salon.