Chapter 4 - Le nom d'Hélène

Ma mère avait toujours détesté qu'on donne des noms de femmes aux machines. « Si ça tombe en panne, tout le monde finit par dire que c'est Hélène qui ne fonctionne pas », plaisantait-elle devant mon père. Quand j'ai découvert que son prénom figurait sur le relevé d'accès d'Égide, je l'ai entendu rire dans ma mémoire. Henri, lui, ne riait pas.
Nous nous sommes retrouvés dans son bureau, au-dessus d'une ancienne fabrique réhabilitée, plutôt que dans les locaux luxueux où ses associés recevaient les investisseurs. Il y avait des plans roulés, des maquettes d'ascenseurs et la tasse ébréchée que ma mère lui avait offerte. Je me suis assise près de la fenêtre, face à la porte.
« HÉLÈNE était un programme de recherche sur l'ouverture manuelle en cas de panne », a expliqué Henri. « Ta mère en avait proposé le principe. J'en ai financé les premiers essais. »
« Alors pourquoi ton groupe a-t-il retiré une série défectueuse ? »
Il a frotté son front. « Parce qu'un fournisseur a changé la pièce prévue sans reprendre tous les tests. Je l'ai appris après les premières installations. Nous avons stoppé les commandes et lancé un rappel. »
« On parle de l'année dernière ? »
« Pour cette série, oui. Mais le nom HÉLÈNE existait bien avant. »
Je connaissais sa manière de répondre aux questions importantes en ajoutant une précision technique. Je n'avais plus la patience de le suivre dans un couloir de portes fermées.
« Ma mère est morte dans l'incendie des Amandiers. Tu m'as dit que l'enquête avait conclu à une série de défaillances. Est-ce que vos systèmes équipaient ce bâtiment ? »
Henri a regardé la tasse. « Oui. »
« Et tu ne me l'as jamais dit. »
« Elle avait conçu la procédure de secours, Claire. Elle avait signalé des anomalies avant le sinistre. Le rapport final n'a pas établi que notre matériel avait provoqué l'incendie. »
« Je ne te demande pas qui a allumé le feu. Je te demande si les gens pouvaient sortir. »
Il a ouvert un tiroir et sorti une chemise grise dont les coins étaient usés. À l'intérieur, je n'ai trouvé ni aveu spectaculaire ni signature miraculeuse. Il y avait des courriels imprimés, des demandes d'essais, des remarques de techniciens et une lettre de ma mère adressée au conseil d'administration.
Elle y écrivait : « Un bâtiment n'est sûr que si le dernier occupant peut en sortir sans savoir qui a conçu la serrure. »
J'ai dû lire la phrase plusieurs fois. Henri n'a pas essayé de toucher mon épaule.
« Tu as reçu cette lettre ? »
« Oui. »
« Et qu'as-tu fait ? »
J'ai pensé à un dîner organisé peu après l'enterrement. Henri avait fait asseoir douze invités autour d'une table immense et avait parlé de l'incendie comme d'un événement tragique dont il faudrait tirer des enseignements. J'avais dix-sept ans. À chaque fois que quelqu'un prononçait le prénom d'Hélène, une autre personne me demandait si je reprenais les cours bientôt. On s'inquiétait de mes notes, de mon sommeil et de mon avenir ; personne ne répondait lorsque je demandais pourquoi ma mère avait dû revenir dans le bâtiment. J'avais cru que les adultes ne savaient pas. En regardant Henri aujourd'hui, je comprenais que certains savaient au moins quelles questions ils ne souhaitaient pas entendre. Cette découverte ne me rendait pas seulement furieuse. Elle déplaçait tout un souvenir que j'avais considéré comme immuable.
« J'ai demandé un nouvel essai. Il devait avoir lieu la semaine suivante. L'incendie s'est déclaré avant. »
« Tu n'as donc pas interrompu l'exploitation. »
« Non. »
Sa réponse m'a fait plus mal que ses explications. Il ne s'en défendait pas. C'était presque insupportable qu'il admette enfin une décision dont j'avais porté les conséquences pendant dix-sept ans.
« Pourquoi m'avoir laissée croire que tu n'étais qu'un témoin impuissant ? »
« Parce que tu avais déjà perdu ta mère. Je ne supportais pas que tu perdes aussi l'idée que tu te faisais de moi. »
« Alors tu m'as laissée vivre dans une idée fausse. »
Je suis partie avec une copie des pièces qu'il acceptait de transmettre, sans lui promettre le pardon. Dans l'escalier, Jeanne Sorel m'a appelée : l'enregistrement de ma dispute avec Adrien était exploitable comme élément à examiner, mais le cabinet devait aussi gérer les menaces adressées à mon employeur. Mon ancienne société de conseil venait de recevoir une lettre exigeant qu'elle me retire toute mission liée à la sécurité.
« Ils essaient de m'empêcher de travailler », ai-je dit.
« Ils essaient de faire pression. Ce n'est pas la même chose qu'un résultat acquis. Nous allons répondre. »
J'ai voulu rentrer chez moi. Puis j'ai revu la ceinture. Je suis allée chez mon amie Maud, restauratrice de livres, qui m'avait laissé une chambre donnant sur une cour. Son appartement sentait la colle à papier et le café. Elle n'a posé aucune question avant de préparer deux assiettes.
« Papa m'a menti sur maman », lui ai-je dit.
« Tu veux que je te dise qu'il avait de bonnes raisons ? »
« Surtout pas. »
« Alors je vais te demander ce que tu veux manger. »
J'ai éclaté de rire, puis j'ai pleuré pendant dix minutes. Maud a continué de couper des tomates. Cette normalité m'a sauvée d'une soirée entière à fixer mon téléphone.
Plus tard, j'ai examiné les documents d'Henri. Dans la marge d'un ancien bon de commande figurait la même abréviation que sur le relevé informatique d'Égide : HÉLÈNE-7. Sous le numéro, un tampon rouge indiquait « ARCHIVE NON DÉTRUITE ». Il portait une date récente, deux semaines avant mon mariage.
J'ai appelé mon père. Il n'a pas décroché. J'ai laissé un message : « Qui a rouvert le programme ? Et pourquoi juste avant que j'épouse Adrien ? »
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Une minute plus tard, mon téléphone a vibré. Ce n'était pas Henri. Un numéro inconnu m'avait envoyé la photographie d'un dossier couvert de poussière, posé sur le bureau de Solène. À côté du dossier, on voyait ma photo de mariage découpée pour ne conserver que mon visage.
Le message disait : « Votre mari n'est pas le premier à avoir cherché le travail de votre mère. »