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Chapter 5 - Une photo coupée en deux

Je n'ai pas répondu au numéro inconnu. J'ai imprimé la photographie chez Maud et posé une feuille blanche sur le visage qui restait dans le cadre. La personne qui avait pris l'image se trouvait assez près du bureau de Solène pour lire l'inscription d'un dossier, mais elle avait laissé voir un reflet dans la vitre : une manche bleue et un badge de visiteur. Quelqu'un, chez Égide, voulait que je sache qu'il existait des archives. Cette personne ne voulait pas encore donner son nom.

« Tu vas te rendre là-bas ? » a demandé Maud.

« Pas seule. Et pas pour fouiller un bureau. »

Mon avocate a obtenu l'accord de l'entreprise pour que je récupère mes effets personnels et le matériel qui m'appartenait. Elle m'a accompagnée avec un commissaire chargé de constater ce qui était remis, parce que l'avocat d'Adrien m'accusait déjà d'avoir dérobé des fichiers. Maud attendait dans la voiture, moteur éteint. J'aurais préféré ne jamais revoir ce hall dont les murs blancs étaient ornés de phrases sur la confiance.

À l'accueil, une jeune salariée m'a reconnue et a baissé les yeux. « Je suis désolée, madame Renaud. On nous a dit que vous aviez fait une crise. »

« Je n'en ai fait aucune. J'ai été frappée. Ce n'est pas la même chose. »

Elle a rougi. Puis elle a dit, très vite : « On nous interdit de parler de vous sur la messagerie interne. »

Je ne lui ai pas demandé de risquer son emploi en racontant davantage. Dans le bureau qu'on m'avait prêté pour les audits, mes crayons avaient disparu. L'écran portait une étiquette indiquant « machine saisie pour enquête interne ». J'ai montré la facture prouvant qu'il m'appartenait. L'homme des ressources humaines a insisté pour conserver l'appareil le temps qu'un expert indépendant crée une copie contrôlée de son contenu. Jeanne a négocié une procédure documentée plutôt qu'une bataille dans le couloir.

« Je veux surtout récupérer mon carnet bleu », ai-je dit.

« Quel carnet ? » a répondu l'homme.

J'ai désigné l'étagère vide. Il a regardé la porte, puis avoué qu'Adrien l'avait emporté la veille. J'y notais les essais que je menais pour les clients ; aucune donnée confidentielle d'Égide, mais la comparaison entre différents numéros de série. Il était plus dangereux pour eux qu'un ordinateur entier.

Au retour, un message de mon ancienne collègue Éliane m'attendait. Elle avait conservé le ticket du réparateur prouvant que mon ordinateur était hors service à l'heure des prétendus courriels. Je l'ai remerciée en lui demandant de ne pas transmettre la pièce n'importe comment. Elle m'a répondu : « Je sais. Je veux que la vérité tienne debout. »

Le soir, une réunion s'est organisée dans le petit salon de Maud : Jeanne, Henri et moi, chacun à une extrémité de la table comme si nous attendions un train en retard. Mon père voulait rendre public le rapport sur les verrous immédiatement. Jeanne lui a rappelé qu'une publication désordonnée pouvait exposer des informations sur les résidents et donner à Adrien l'occasion d'invoquer une fuite.

« On ne protège pas sa réputation », a-t-elle dit. « On protège les personnes qui vivent derrière ces portes. »

Nous avons passé encore vingt minutes à identifier les informations qui pouvaient être vérifiées sans mettre des résidents en cause. Jeanne a dressé deux colonnes sur une feuille : « constaté » et « à établir ». Dans la première, nous avons inscrit le numéro de série, l'absence du carnet bleu et les horaires auxquels mon ordinateur était en réparation. Dans la seconde figuraient l'identité de la personne ayant modifié les messages et l'origine précise du classeur photographié. Henri a proposé d'appeler personnellement tous les administrateurs qu'il connaissait. Jeanne l'a arrêté : « Pas d'entretiens improvisés. Chaque personne doit pouvoir répondre librement, sans penser que votre fortune attend une réponse particulière. » J'ai vu mon père ranger son téléphone. Pour une fois, son moyen d'aider consistait à renoncer à être le plus rapide.

Je lui ai parlé de la photographie anonyme. Henri a reconnu le classeur : « Il appartient aux archives des Amandiers. Je l'avais fait déposer chez notre assureur après l'incendie. »

« Pourquoi se trouve-t-il sur le bureau de Solène ? »

« Je ne sais pas. »

Pour la première fois, il n'a pas essayé de compléter cette phrase.

Un second message est arrivé à vingt-deux heures. Cette fois, l'expéditeur indiquait un lieu : un café près de la gare, à midi le lendemain. J'ai répondu que je viendrais avec une avocate, sans promettre la confidentialité d'informations qui pourraient concerner la sécurité d'autrui. L'expéditeur a seulement écrit : « D'accord. Je ne peux plus vivre avec ça. »

Maud a vu mes mains se crisper. « Ce que tu peux faire aujourd'hui, tu l'as fait. Tu vas dormir. »

Je me suis réveillée deux heures plus tard au bruit imaginaire d'une ceinture contre la table. Il n'y avait personne. J'ai marché jusqu'à la cuisine et trouvé Maud qui préparait une reliure. Elle a poussé une tasse vers moi. Nous sommes restées silencieuses, puis je lui ai raconté le jour où Adrien m'avait demandé de quitter mon travail sous prétexte que nous avions besoin de davantage de temps ensemble. J'avais alors accepté un congé de trois mois. Après trois mois, les raisons de prolonger s'étaient multipliées.

« Je croyais faire un choix amoureux », ai-je murmuré.

« Tu as fait un choix avec les informations que tu avais. Lui t'en cachait d'autres. »

À midi, au café, l'expéditeur anonyme n'était pas une ancienne maîtresse ou un détective. C'était le stagiaire de Solène, Théo, vingt-deux ans, avec un badge d'accès qu'il avait déjà rendu. Il a commandé un chocolat chaud et n'y a pas touché.

« Elle m'a demandé de retoucher la date d'un tableau », a-t-il avoué. « J'ai refusé. Alors elle a fait venir quelqu'un d'autre. J'ai photographié le dossier avant de partir. »

« Quel tableau ? »

« La liste des résidences équipées. Les Ormes n'étaient pas les premiers. »

Il a sorti une enveloppe contenant les références de cinq autres établissements. Sur chaque fiche, une même case était cochée : test mécanique validé. Pourtant, le même numéro de série apparaissait dans les six dossiers.

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« Ce n'est pas une erreur de saisie », ai-je dit.

Théo a secoué la tête. « Ils ont fait six copies d'un test qui n'a été réalisé qu'une fois. »

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