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Chapter 3 - Quatre-vingt-trois portes

À six heures douze, le téléphone d'Henri a sonné dans le couloir de l'hôpital. Une voix féminine parlait vite, avec cette politesse forcée qui vient juste avant la panique. Mon père m'a passé l'appareil : « Elle demande une Claire Renaud. »

« Je suis Samia Diallo, infirmière aux Ormes. On m'a dit que vous aviez travaillé sur les portes. »

Je me suis assise sur le bord du lit. « Qui vous a donné mon numéro ? »

« Le gardien de votre immeuble. Sa tante vit ici. J'ai essayé d'ouvrir l'issue de l'aile nord cette nuit. La poignée tournait dans le vide. On m'a dit d'attendre l'arrivée du technicien à neuf heures. »

Une bande de lumière bleue glissait sous la porte de ma chambre. J'ai regardé mes mains. Elles tremblaient encore, mais ma voix était étonnamment stable.

« Ne faites pas d'essai seule. Prévenez votre responsable par écrit et demandez une vérification immédiate des issues avec les personnes compétentes. »

« Je l'ai fait. Il m'a répondu que je semais la panique. »

« Conservez sa réponse. Et dites-moi : y a-t-il des résidents qui ne peuvent pas emprunter les escaliers ? »

« Vingt et un, au moins. »

Elle a baissé la voix. Une porte s'est ouverte près d'elle. « Je dois vous laisser. Une résidente m'attend. »

Avant de raccrocher, elle a ajouté : « Madame Bensaïd vous connaît. Elle dit que vous avez réparé son fauteuil le jour de la démonstration. Elle me demande si vous reviendrez. »

Cette vieille femme m'avait offert deux mandarines, en affirmant que les ingénieurs travaillaient mieux lorsqu'ils mangeaient. Je me souvenais surtout de sa façon d'observer les couloirs. Elle avait été institutrice ; une issue condamnée ne pouvait pas lui échapper longtemps.

Je n'ai pas voulu retourner chez moi pour récupérer mes dossiers. L'avocate que m'avait recommandée l'hôpital, Maître Jeanne Sorel, m'a proposé une rencontre à distance. Elle a écouté mon récit sans m'interrompre puis a posé des questions précises sur ce que j'avais personnellement constaté. Les soupçons concernant les pièces n'étaient pas encore une preuve du fonctionnement de chaque porte.

« Vous devez séparer votre témoignage des conclusions techniques », m'a-t-elle dit. « Sinon, Adrien attaquera l'ensemble. »

« Il le fera de toute manière. »

« Sans doute. Mais vous n'êtes pas obligée de lui faciliter le travail. »

Henri a joint la direction régionale d'Égide et demandé que toute installation nouvelle soit suspendue le temps d'une expertise. Il ne pouvait pas imposer seul la fermeture de l'établissement : le fonds de sa holding ne détenait qu'une participation minoritaire dans la société. En revanche, il possédait un rapport antérieur sur la série défectueuse et pouvait le transmettre. Il l'a fait devant moi.

« Tu aurais pu me dire que tu finançais mon mari », ai-je remarqué.

Je lui ai montré la photographie du projet de contrat où figurait le nom du fonds. J'avais découvert ce document par hasard en vérifiant un règlement de prestations, et je m'étais dit qu'il fallait attendre le bon moment pour lui poser la question. À présent, il n'y avait plus de bon moment. J'ai pensé à toutes les réunions où Adrien se moquait des petits actionnaires qu'il appelait des parasites. Henri, derrière une société au nom discret, avait probablement entendu certaines de ces phrases. Je voulais connaître sa place exacte avant d'accepter qu'il parle à ma place. À force de protéger les relations familiales par le silence, nous avions laissé les faits devenir des surprises.

« Je n'ai jamais investi pour lui faire plaisir. C'était une participation industrielle acquise avant ton mariage. »

« C'est justement ce qui me fait peur. Tout le monde travaille avec tout le monde. Et personne n'a vu les portes. »

Il n'a pas trouvé de réponse.

À onze heures, Samia m'a rappelée. Cette fois, Madame Bensaïd était à côté d'elle.

« Ma petite Claire, je vais vous dire une chose », a déclaré la vieille dame. « Quand j'étais institutrice, je comptais toujours les enfants après la récréation. Ici, ils comptent surtout les fauteuils roulants qui dépassent des chambres. Nous ne sommes pas des meubles. »

« Vous avez raison. »

« Ce matin, le directeur a fait enlever l'affiche du plan d'évacuation. Il dit qu'il prépare une nouvelle version. Pourquoi enlever l'ancienne avant ? »

J'ai senti une colère froide. « Demandez-lui de laisser les plans accessibles et de noter tout changement. S'il refuse, Samia peut signaler ce qu'elle constate. »

« Elle le fera. Elle est têtue comme moi. »

Samia a repris le téléphone : une équipe extérieure allait examiner les issues dans l'après-midi, mais la direction voulait que tout reste discret. « Le directeur dit que votre mari a porté plainte pour divulgation de données. Ils prétendent que vous cherchez à vous venger. »

Je me suis levée d'un bond, puis j'ai dû me rasseoir. Mon dos m'a rappelé la nuit précédente.

« Qu'ils écrivent ce qu'ils veulent. Vous, notez les faits. »

À quinze heures, l'expert indépendant a constaté qu'une sortie ne s'ouvrait pas correctement. La direction a renforcé la présence humaine et demandé une intervention immédiate. Les résidents de l'aile concernée ont été déplacés provisoirement, avec leur accord et celui de leurs proches lorsque nécessaire. Ce n'était pas la fin du danger, mais, pour la première fois, une décision reposait sur autre chose qu'un sourire d'Adrien devant un tableau de chiffres.

Je pensais pouvoir dormir lorsque Maître Sorel m'a envoyé une copie de la lettre qu'Adrien venait de faire circuler. Il m'accusait d'avoir « volontairement semé la panique dans un établissement accueillant des personnes vulnérables ». Le texte portait le logo d'Égide et la signature du directeur général.

En pièce jointe se trouvait un relevé informatique prétendant montrer que j'avais téléchargé le rapport technique trois jours plus tôt. Or, ces trois jours-là, j'étais à Marseille pour enterrer ma tante. J'avais les billets, les photographies et le programme de la cérémonie.

Mais un détail me retenait : le relevé affichait une connexion au nom de ma mère, Hélène Renaud. Elle était morte depuis dix-sept ans.

« Pourquoi son compte existe-t-il encore ? » ai-je demandé à Henri.

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Il a lu le message deux fois. Au second passage, son regard s'est arrêté sur une abréviation dans la colonne des accès.

« Parce que ce n'est pas le compte de ta mère », a-t-il répondu. « C'est le nom d'un ancien programme que je croyais supprimé. »

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