Chapter 6 - La femme du troisième étage

Samia n'a pas voulu me laisser entrer aux Ormes sans rendez-vous. « Vous avez besoin de repos, et nous avons besoin que personne ne dise que vous êtes venue provoquer les résidents. » Elle avait raison. Nous nous sommes rencontrées dans une boulangerie, à une rue de la résidence, avec Madame Bensaïd et son petit-fils Yanis. La vieille dame avait insisté pour participer : « Quand on parle de nos portes, je veux être dans la pièce. »
Yanis, dix-neuf ans, apprenti électricien, avait les yeux cernés. Il déposait sa grand-mère à ses activités depuis que l'ascenseur de leur immeuble était tombé en panne. Depuis son arrivée aux Ormes, il avait appris l'emploi du temps du personnel mieux que celui de ses cours.
« Je vous ai vue sur la vidéo qu'un voisin a publiée », m'a-t-il dit. « Celle où votre mari vous traite de voleuse. »
Je me suis raidie. « Je ne savais pas qu'elle circulait. »
« Je l'ai signalée. La violence ne devrait pas devenir un spectacle. Mais je voulais vous dire : ma grand-mère vous croit. »
Madame Bensaïd a poussé sa tasse vers moi. « J'ai enseigné pendant quarante ans. Je reconnais les gens qui confondent une consigne avec une menace. »
Samia a étalé un plan du bâtiment, expurgé des renseignements personnels. Les portes de l'aile nord avaient été verrouillées après une démonstration commerciale. Le contrat prévoyait pourtant la possibilité d'ouverture manuelle, même sans courant. Une personne qui ne pouvait pas marcher devait pouvoir rejoindre une zone refuge accessible, puis être aidée conformément au plan de secours. Or, la poignée de deux sorties tournait sans entraîner le mécanisme.
« On a placé deux agents supplémentaires », a-t-elle expliqué. « Ce n'est pas une solution durable. On fatigue, on tombe malade, on peut être appelés ailleurs. »
« Je ne vais pas vous demander de prendre des risques pour me donner une preuve », ai-je répondu. « Les experts doivent voir ça eux-mêmes. »
Yanis a sorti une petite vidéo tournée légalement depuis le couloir commun pendant une visite à sa grand-mère. On y voyait un technicien essayer la poignée, regarder autour de lui, puis inscrire quelque chose sur une feuille. Je lui ai conseillé de conserver l'original et de préciser à Jeanne les circonstances de l'enregistrement. Le technicien n'avait pas l'air malveillant ; il avait surtout l'air d'un homme qui venait de comprendre qu'on lui demanderait de mentir.
En quittant la boulangerie, Samia m'a retenue. « Il y a autre chose. Une employée du troisième étage, Nora Favier, a refusé de signer une fiche de formation qu'elle n'avait jamais reçue. La direction l'a retirée du planning. Elle est seule avec deux enfants. »
« Elle veut me parler ? »
« Pas encore. Elle a peur de perdre son logement. »
Je pensais connaître la manière dont un dirigeant pouvait faire taire un salarié : ne pas menacer, seulement réduire les heures, annuler un contrat, suggérer que les autres seront touchés. Adrien faisait la même chose chez nous en appelant cela des conséquences.
Samia m'avait raconté une scène qui résumait ce mécanisme. Une aide-soignante avait noté, sur une feuille de transmission, qu'un chariot encombrait momentanément l'accès à une sortie. La responsable l'avait appelée devant trois collègues : « Vous cherchez un problème ou une solution ? » L'employée avait déplacé le chariot, puis retiré sa remarque du registre, pensant ne pas avoir à se battre pour une observation déjà corrigée. La semaine suivante, un autre chariot s'était retrouvé au même endroit. Personne n'avait conservé de trace permettant d'expliquer que le problème se répétait. Je ne reprochais pas à cette femme d'avoir effacé sa phrase. Je reconnaissais le même calcul que lorsque j'avais renoncé à discuter avec Adrien pour éviter une soirée entière de reproches.
À l'appartement, Jeanne m'a annoncé qu'un médecin avait établi une attestation de mes blessures et que les enquêteurs poursuivaient les vérifications. Je lui ai demandé si Malik risquait des ennuis pour avoir frappé Adrien.
« Il doit raconter exactement ce qui s'est passé, sans embellir ni minimiser. Ce sera apprécié sur les faits. Tu n'as pas à fabriquer une légende autour de lui. »
Je l'ai appelé. Malik a répondu depuis sa loge, au milieu du bruit de la machine à café.
« Vous allez bien ? »
« J'ai mal à la main et ma femme me donne des ordres. Donc oui. »
« Je ne voulais pas que vous soyez entraîné là-dedans. »
« Ce n'est pas vous qui m'avez frappé, Claire. »
Il m'a raconté qu'Adrien l'avait menacé de licenciement auprès du syndic. Le président du conseil syndical avait demandé à visionner les images de la caméra du palier, sans encore prendre position. Malik avait recopié les horaires et conservé sa propre vidéo. Sa prudence m'a donné davantage de courage que son coup de poing.
Le soir, Nora a fini par appeler. Elle parlait depuis un arrêt de bus. « Je ne veux pas d'argent. Je veux mon travail. Et je veux pouvoir regarder les gens du troisième étage en face. »
« Alors commençons par ce que vous avez vu. »
Elle m'a décrit un exercice d'évacuation interrompu trois semaines auparavant. Le responsable avait laissé passer une équipe de tournage avant de revenir déclarer l'essai réussi. Nora avait noté les horaires sur son agenda de poche parce qu'elle devait récupérer son fils à l'école. L'horaire du rapport officiel se situait trente minutes après son départ.
« Si je vous montre mon agenda, ils diront que je l'ai écrit après. »
« On cherchera les éléments qui le confirment. Vous n'avez pas à être une preuve à vous seule. »
Un silence. Puis elle a prononcé une phrase que j'entends encore : « Vous savez, madame Renaud, ce n'est pas la porte qui m'a fait peur. C'est la facilité avec laquelle ils ont dit qu'elle avait fonctionné. »
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À cet instant, mon téléphone a affiché un message d'Adrien : « Tu mets tout le monde en danger avec tes mensonges. Regarde ce que tu as fait à Nora. » Il avait appris notre conversation avant même qu'elle soit terminée.
J'ai compris que quelqu'un surveillait les employés, et que le temps des précautions polies touchait à sa limite.