Chapter 9 - Une Allée Sombre

La prise de conscience fut comme un coup de poignard en plein cœur. Le système entier était corrompu depuis le début. Mon père n'avait pas lutté contre de simples concurrents commerciaux ou un gendre avide, mais contre une véritable organisation criminelle implantée au plus haut sommet des institutions judiciaires et financières.
Julien se jeta immédiatement devant moi pour me protéger de son corps.
— Laissez-la partir ! hurla le vieux chauffeur. C'est moi que vous voulez ! J'ai rompu notre accord, c'est moi qui ai tout dit !
— Tais-toi, pauvre idiot, cracha Victor Vance depuis la passerelle en ajustant la visée de son arme. Tu n'es qu'un outil périmé dont nous aurions dû nous débarrasser il y a trois ans. Et quant à toi, chère Éléonore... tu as été très habile avec tes caméras cachées et tes pièges comptables. Mais tu as commis la plus grosse erreur de ta vie en venant ici ce soir.
— Vous ne pourrez pas vous en sortir comme ça, Vance ! criai-je, ma voix résonnant contre les parois en tôle de l'entrepôt. La police entoure le bâtiment ! Ils savent que je suis ici !
Le juge Germain laissa échapper un rire moqueur et condescendant.
— La police ? Vous voulez parler des patrouilles commandées par mon collègue du district ? Rassurez-vous, Éléonore, elles ont été redirigées vers une soi-disant prise d'otages à l'autre bout de la ville il y a dix minutes. Il n'y a personne dehors pour vous sauver.
Mon cœur se glaca. Je sortis rapidement mon téléphone de ma poche, mais l'écran n'affichait aucun réseau : un brouilleur de fréquences de qualité militaire avait été activé dans l'entrepôt.
— Vous pensiez vraiment qu'une simple experte-comptable pouvait abattre un empire bâti depuis quinze ans ? continua Vance en descendant lentement les marches de la passerelle métallique, suivi de trois hommes de main armés. Le groupe Vaneau Construction était notre machine à laver l'argent issu du trafic d'œuvres d'art et d'armes en Europe de l'Est. Ton père avait découvert les comptes secrets. Il voulait tout dénoncer au Ministère de l'Intérieur. Il devait disparaître. Et maintenant que tu as fouillé là où il ne fallait pas, tu vas le rejoindre.
— Qu'allez-vous faire ? demandai-je en reculant doucement vers une pile de conteneurs, cherchant désespérément une issue ou une arme improvisée.
— Une overdose d'antidépresseurs dans ton sang, expliqua le juge Germain avec une froideur terrifiante. Une lettre d'adieu touchante rédigée sur ton ordinateur, où tu avoues ne plus pouvoir supporter le traumatisme des violences conjugales subies et le poids de la ruine de ton entreprise. La presse adorera l'histoire : la fin tragique de l'héritière Vaneau. Et avec ta disparition, tous les procès contre Damien et Marlène s'effondreront faute de partie civile active.
Les trois hommes de main s'avancèrent vers nous, déployant des matraques télescopiques et une seringue hypodermique préparée.
— Julien, murmurai-je sans quitter les agresseurs des yeux. Quand je vous le dirai, courez vers la petite porte d'évacuation à gauche.
— Non, Mademoiselle, répondit Julien d'un ton résolu. J'ai trahi votre père une fois par lâcheté. Je ne vous abandonnerai pas une seconde fois.
Soudain, Julien attrapa un extincteur à poudre accroché au pilonne voisin, dégoupilla la sécurité en un éclair et déclencha une projection massive de poudre blanche directement dans le visage des deux premiers hommes de main qui s'avançaient !
Une nuage opaque et asphyxiant envahit instantanément la zone. Des tirs de pistolet étouffés par des silencieux retentirent dans le hangar, faisant étinceler le métal des conteneurs.
— Courez, Éléonore ! Courez ! hurla Julien en se jetant sur le troisième homme armé.
Je n'hésitai pas une seconde. Je me ruai à travers le nuage de poudre, les yeux me brûlant, cherchant aveuglément la sortie. Mais alors que j'atteignais l'allée sombre située derrière l'entrepôt, une main puissante empoigna violemment mon col de manteau et me plaqua contre le mur en brique.
C'était Victor Vance. Son visage était tordu par une rage démoniaque.
— C'est fini pour toi, petite peste ! rugit-il en posant le canon glacé de son pistolet directement sur mon front.
— Pas tout à fait, Monsieur Vance, retentit alors une voix masculine puissante depuis l'obscurité de l'allée.
Un coup de feu retentit. Vance poussa un hurlement de douleur lorsque la balle lui traversa l'épaule droite, lui faisant lâcher son arme qui tinta sur le sol trempé. Avant qu'il ne puisse réagir, trois hommes en uniforme de la Brigade de Recherche et d'Intervention (BRI) fondirent sur lui, le plaquant violemment au sol et lui passant les menottes.
Au bout de l'allée, une haute silhouette s'avança, tenant encore son arme de service fumante. C'était le capitaine Marc Valier, accompagné de Maître Elena Ruiz.
— Éléonore ! s'écria Elena en se précipitant vers moi pour me serrer dans ses bras. Tu vas bien ?
— Julien... balbutiai-je en tremblant de tout mon corps. Julien est à l'intérieur !
Le capitaine Valier fit un signe de la tête à ses hommes qui investirent l'entrepôt en trombe. Trente secondes plus tard, le juge Germain et les hommes de main sortaient les mains sur la tête, maîtrisés sans sommations. Julien fut évacué sur un brancard par les secouristes, blessé à la jambe mais vivant.
— Comment avez-vous su ? demandai-je à Elena, les larmes coulant enfin sur mes joues. Le juge avait brouillé les réseaux !
— Le signal de ta voiture, expliqua le capitaine Valier avec un sourire confiant. Quand nous avons vu que votre téléphone cessait d'émettre à proximité du quai 4 et que le juge Germain tentait de détourner nos équipes via un faux appel d'urgence, nous avons compris que la taupe au sein de l'appareil judiciaire venait de se démasquer elle-même. Nous étions planqués de l'autre côté du bassin depuis le début.
Je me tournai vers Victor Vance, qui était maintenu debout par deux policiers, le visage ensanglanté.
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— Le règne du silence est terminé, Vance, dis-je en essuyant la poussière de mon visage. Et cette fois, aucun juge corrompu ne pourra vous sauver.
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