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Chapter 1 - La chaise qu'elle a levée sur moi

Le pied de la chaise a heurté ma cheville avant que j'aie compris que ma sœur venait de la tirer. J'ai cherché un appui qui n'existait plus et je me suis retrouvée sur le marbre, devant cent quatre-vingt-sept invités, la robe bleu nuit retroussée jusqu'aux genoux. Une coupe s'est brisée près de ma main. Ce qui m'a fait le plus mal n'a pas été la chute. C'est le rire de ma mère, aussitôt dissimulé derrière sa serviette.

« Tu t'es trompée de table, Jeanne », a dit Camille avec cette voix douce qu'elle réservait aux humiliations publiques. « La famille est ici. Le personnel mange derrière. »

La salle du Domaine des Saules sentait les roses blanches et le beurre chaud. Au fond, une verrière donnait sur les anciens bâtiments de notre atelier de meubles, transformés en décor chic pour le mariage. Les invités avaient les yeux fixés sur nous, certains le téléphone déjà levé. J'ai regardé ma sœur : trente-quatre ans, une robe de soie immaculée, un voile accroché à son chignon blond et une satisfaction presque enfantine dans le regard. Moi, j'avais trente-neuf ans, des chaussures plates et une trace de poussière sur l'ourlet. J'étais venue parce qu'elle m'avait envoyé une invitation écrite à la main, la première depuis trois ans.

« Camille, repose cette chaise », ai-je dit.

Elle l'avait déjà soulevée au-dessus de son épaule, les quatre pieds dorés dirigés vers moi. Deux convives ont reculé. Un homme a lancé : « Oh, c'est une plaisanterie ! » Mais ses mains tremblaient autour de son verre. J'ai roulé sur le côté pour protéger ma tête. Une partie de moi attendait encore que ma mère dise mon prénom, qu'elle rappelle à Camille qu'on ne frappe pas sa sœur. Monique Delcourt restait assise, la bouche pincée, comme si elle évaluait uniquement les dégâts possibles sur la réception.

« Camille ! » La voix d'Étienne a coupé net le murmure de la salle.

Mon futur beau-frère avait quitté sa place près de la table d'honneur. Il s'est placé entre nous, a saisi le dossier de la chaise avant qu'elle ne descende et l'a reposée au sol, sans la lâcher tant que Camille tenait encore les pieds. Il avait quarante et un ans, les épaules larges, les cheveux courts et le visage rude d'un homme qui travaillait davantage de ses mains que de sa réputation. Sa veste de smoking était froissée au coude.

« Tu ne la touches plus », a-t-il dit.

« C'est mon mariage ! » Camille avait perdu sa jolie voix. « Elle a passé sa vie à me gâcher les grandes occasions. »

« Je lui ai vu tomber dessus une chaise. J'étais devant toi. »

Un homme vêtu du costume gris de la sécurité, Bastien, a contourné la table. « Madame, je vous accompagne », m'a-t-il dit en agrippant mon bras blessé. J'ai crié malgré moi. Étienne lui a ordonné de me lâcher. Bastien a voulu le repousser d'un coup d'épaule, puis a levé le poing. Étienne l'a frappé une seule fois, à la mâchoire. L'homme a trébuché contre une table, entraînant une nappe et trois verres. Étienne n'a pas avancé sur lui. Il est revenu vers moi, a posé un genou à terre et m'a tendu la main.

« Jeanne, tu peux te relever ? »

Je l'ai prise. Ce geste m'a bouleversée plus que le coup. Je n'avais pas l'habitude qu'on interrompe une fête pour moi. De l'autre côté de la salle, une femme âgée, Bérénice Rivière, s'était mise debout à l'aide de sa canne. Elle avait cousu les housses des chaises pendant quarante ans dans notre atelier. Ma sœur n'avait pas voulu la convier ; je lui avais cédé ma seconde place.

« C'est la fille qui m'a apporté à manger après l'incendie », a dit Bérénice assez fort pour être entendue. « Quand les autres avaient oublié jusqu'à mon nom. »

« Personne ne vous a demandé de parler », a répliqué ma mère.

Étienne a tourné la tête vers elle. « Monique, vous avez vu votre fille par terre. Pourquoi vous n'avez rien fait ? »

Elle a pris le temps de lisser sa manche. « Dans cette famille, on évite les scènes. Jeanne sait très bien provoquer les gens. »

Je me suis redressée. J'avais le choix entre leur rendre la violence qu'elles attendaient de moi et rester pour une raison que personne ne connaissait. Dans ma pochette se trouvait une photographie des employés de l'atelier, prise six semaines avant l'incendie de 2018. J'étais venue la donner à Camille avant qu'elle ne cède le dernier bâtiment de notre père au groupe immobilier Lenoir. Elle croyait que c'était une vieille image sentimentale. Au dos figurait une indication manuscrite laissée par mon père : « Issue deux. Demander à Camille. »

« Je vais partir », ai-je annoncé. « Mais avant, je veux savoir pourquoi cette photographie te fait si peur. »

Camille a ouvert la bouche, puis l'a refermée. Sur le côté de la salle, un serveur a cessé de verser du vin. Les yeux de ma mère ont glissé vers ma pochette. Étienne a regardé Camille, et j'ai compris qu'il reconnaissait son silence. Trois jours auparavant, il m'avait appelée pour savoir pourquoi elle exigeait qu'il participe financièrement à la vente de l'ancien atelier. Je lui avais conseillé de demander le contrat complet. Il ne l'avait jamais reçu.

Camille s'est approchée de moi, les joues rouges. « Range ça. Tu ne sais pas ce que tu fais. »

« Alors explique-le. »

Elle a arraché son voile, comme si l'étoffe l'empêchait de respirer. « Tu veux que je dise la vérité devant tout le monde ? D'accord. Tu étais là, cette nuit-là. »

Mon cœur s'est serré. Je revois parfois l'atelier en flammes, le bruit des machines et les mains de Bérénice contre une porte qui refusait de s'ouvrir. Je revois surtout mon père me dire, le lendemain, de ne poser aucune question pendant qu'on évacuait les débris.

« Tu sais qui a condamné la sortie numéro deux », a murmuré Camille.

« Non. Je cherche depuis six ans. »

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Elle a fixé Étienne, puis moi. « Alors pourquoi est-ce ton nom sur l'ordre de fermeture ? »

Au fond de la salle, Bérénice a laissé tomber sa canne. Et ma mère, qui venait de sourire de ma chute, s'est levée si brusquement que sa chaise a basculé.

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