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Chapter 10 - La fiancée sans mari

Étienne n'a pas annulé la cérémonie civile par message. Il a demandé à Camille de le rencontrer dans l'appartement qu'ils avaient loué, celui dont les cartons étaient encore empilés contre les murs. La veille du mariage, ils y avaient choisi la place de leur future bibliothèque. À présent, il avait retiré ses maquettes de l'étagère et posé sur la table le dossier du projet immobilier. Camille est arrivée avec des lunettes noires et un sac de voyage. Elle croyait sans doute qu'il allait lui proposer une semaine loin des regards.

« On peut partir quelques jours », a-t-elle dit dès l'entrée. « Laisse Jeanne se calmer. Les gens passeront à autre chose. »

La veille, Étienne avait rangé les cadeaux de mariage dans une pièce fermée pour éviter de les regarder à chaque passage. Une des boîtes contenait six assiettes en faïence, cadeau de sa tante, qui avait économisé plusieurs mois pour participer à la fête. Il lui avait téléphoné pour expliquer que la cérémonie civile n'aurait pas lieu. Elle n'avait pas cherché à connaître les détails croustillants. Elle lui avait demandé simplement s'il avait quelqu'un avec qui dîner le soir. Il avait répondu oui, par fierté, avant de reconnaître que non. Sa tante avait promis de passer. Il ne pouvait plus prétendre que seule Camille avait perdu quelque chose dans cette histoire ; lui aussi devait renoncer à une maison, à une fête et à un avenir qu'il avait commencé à imaginer. Il refusait pourtant de faire payer ce renoncement à Jeanne.

« Jeanne a été blessée. Tu as essayé de la frapper. Elle n'a pas besoin de se calmer pour rendre ton geste acceptable. »

Camille a déposé son sac. « Je t'ai déjà dit que j'avais perdu les nerfs. »

« Tu l'as accusée d'avoir fait fermer une sortie de secours. Est-ce que tu y crois ? »

Elle a fixé la fenêtre. En contrebas, un livreur déposait des colis devant l'immeuble. La vie continuait malgré le scandale, ce qui semblait lui être insupportable.

« Papa m'a dit qu'elle avait validé le bon », a-t-elle répondu. « Et maman aussi. »

Étienne lui a montré la copie de l'ordre signé par Monique. « Alors pourquoi as-tu donné aux invités un document qui portait le nom de Jeanne ? »

« Parce que sinon elle aurait bloqué le projet. »

« Voilà. Tu savais que ça la ferait taire. »

Camille a commencé à pleurer, sans regarder l'homme qu'elle voulait épouser. Elle racontait qu'on ne l'avait jamais prise au sérieux dans l'entreprise, que Jeanne possédait les chiffres et que leur mère ne lui parlait que de dettes. Elle avait espéré qu'un mariage spectaculaire ferait oublier les procès, les journaux et les usines vides. Étienne avait été le seul à la regarder comme une femme capable de créer quelque chose de beau. Mais lorsqu'il avait commencé à consulter les salariés, elle avait eu peur qu'il découvre l'envers de son projet.

« Tu m'as montré des plans d'école que tu as ensuite remplacés », a-t-il rappelé.

« Je voulais vraiment une école. Victor disait qu'il fallait d'abord faire un complexe rentable. Ensuite on pourrait financer les cours. »

« Et tu as accepté qu'il n'y ait aucune obligation de les ouvrir. »

Camille n'a pas répondu. Il lui a expliqué qu'il ne signerait rien pour le rachat et qu'il retirerait son nom du projet. Il ferait vérifier son propre travail par un avocat et remettrait les documents utiles à qui de droit. Quant à la mairie, il ne s'y rendrait pas lundi.

« Tu me quittes à cause de Jeanne ? »

« Je te quitte à cause de ce que tu as fait, et parce que tu continues à me demander de détourner les yeux. »

Elle a pris sa valise, puis l'a reposée. « Je t'aime. »

« Je t'ai aimée. Je ne sais pas encore ce qu'il reste quand on enlève les mensonges. »

Dans l'après-midi, Camille est venue chez moi sans prévenir. J'ai ouvert la porte sans l'inviter à entrer. Elle portait un pantalon ordinaire et un gilet gris, comme si elle essayait pour la première fois de vivre en dehors d'une photographie. Ses cheveux n'étaient plus impeccables. Elle a regardé mon bandage.

« Étienne ne veut plus de moi. »

« Je suis désolée que ça te fasse mal. Je ne suis pas responsable de sa décision. »

Elle a eu un mouvement de colère, vite contenu. « Tu étais toujours l'enfant sérieuse. Moi, quand je faisais quelque chose de bien, maman me disait que j'aurais pu mieux faire. Et quand je faisais quelque chose de mal, elle me trouvait une excuse. »

« Tu avais trente-quatre ans quand tu as tiré ma chaise, Camille. »

« Je sais. »

Elle a posé une petite enveloppe sur le seuil. Dedans, il y avait une photographie prise le matin du quatorze juin 2018. On voyait ma mère devant l'atelier et le serrurier Cormier près d'une camionnette. Camille se tenait derrière eux, une chemise de documents à la main. Au dos, une heure avait été inscrite : neuf heures cinquante.

« J'avais pris cette photo pour le nouveau site internet », a-t-elle expliqué. « Maman m'a demandé de la supprimer. J'ai gardé un tirage. »

« Pourquoi l'avoir gardé ? »

« Parce que j'avais peur qu'elle dise plus tard que j'avais tout décidé. »

Je l'ai regardée. Elle n'était ni innocente ni toute-puissante. Elle avait fait des choix cruels pour ne pas être écrasée à son tour et devait maintenant en répondre. Je lui ai dit que je transmettrais la photographie à Samira et qu'elle devait choisir un conseil indépendant.

Camille a levé la tête. « Tu ne vas pas me serrer dans tes bras ? »

« Pas aujourd'hui. »

Elle a hoché la tête, comme si c'était une langue nouvelle qu'elle devait apprendre. En partant, elle s'est arrêtée sur le seuil.

« Jeanne, maman a dit qu'elle t'avait sauvée avec l'argent du fonds. J'ai toujours cru que c'était vrai. »

« Sauvée de quoi ? »

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« De l'accusation de vol qu'elle préparait contre toi avant la mort de Papa. Elle disait qu'il fallait rembourser une somme disparue ou te laisser porter le dossier. »

Je suis restée immobile. J'avais quitté l'entreprise en pensant que mon père ne voulait plus travailler avec moi. Camille venait de m'apprendre qu'une menace bien plus précise avait été suspendue au-dessus de ma tête pendant des années, sans que je la voie.

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