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Chapter 3 - La nuit où la porte n'a pas cédé

Je suis sortie du domaine par la porte des cuisines. Devant l'entrée principale, deux photographes attendaient une réaction. Je n'avais pas envie de devenir l'une de ces femmes que l'on commente en boucle parce qu'elles ont eu le malheur de tomber au mauvais endroit. Étienne m'a accompagnée jusqu'au parking. Bérénice marchait entre nous, lentement, son sac serré contre elle comme si quelqu'un risquait de lui voler ses souvenirs.

« Tu n'es pas obligée de t'expliquer maintenant », m'a dit Étienne. « Mais j'ai besoin de savoir pourquoi un homme que je n'ai rencontré que deux fois veut te faire signer quelque chose. »

Bérénice m'a demandé d'allumer la radio avant que nous quittions le parking. Une chanteuse passait à l'antenne, trop doucement pour couvrir le bruit du moteur. « Je ne supporte plus les trajets silencieux après une dispute », a-t-elle expliqué. Quand nous travaillions à l'atelier, elle chantait faux pour prévenir les nouveaux qu'elle arrivait avec le chariot. Mon père râlait, puis lui demandait de recommencer lorsqu'elle s'arrêtait. Je me suis rappelé ce souvenir avec tendresse et colère : il était devenu facile pour nous de raconter la gentillesse de Pierre et beaucoup plus difficile de parler de ses décisions. Bérénice a augmenté un peu le son. Je n'avais pas besoin de choisir immédiatement entre l'homme qui l'avait fait rire et celui qui avait laissé une porte dangereuse fermée.

« Demande donc à ta fiancée pourquoi elle lui a promis ma signature. »

Il a encaissé sans protester. Après un moment : « J'ai cru son histoire sur le rachat. Elle disait que l'argent permettrait de rouvrir un atelier ailleurs, plus moderne. Je l'ai aidée à dessiner les plans. »

Je me suis arrêtée près de ma vieille Clio. « Quel atelier ? »

« Un espace de formation pour apprentis. Camille avait un dossier, des photographies, des chiffres. »

« Elle n'a jamais interrogé ceux qui savent encore travailler le bois. »

Nous avons échangé nos numéros ; il m'a promis de ne toucher ni à ses plans ni aux documents avant d'avoir tout vérifié. Bérénice a refusé le taxi qu'il proposait. Elle voulait rentrer avec moi et m'a fait rire malgré ma cheville douloureuse : « Au moins, dans ta voiture, je connais le chauffeur et les freins. »

Sur la route de Saumur, la brume gagnait les champs. La lumière des phares creusait des tunnels dans la nuit de juillet. Bérénice regardait ses mains. Quand j'avais dix-sept ans, ces mains m'avaient appris à reconnaître un bois mort sous un vernis brillant. Elles portaient maintenant des cicatrices anciennes et une bague devenue trop large.

« Tu sais », a-t-elle commencé, « j'ai longtemps cru que Pierre avait fait fermer cette porte. »

« Moi aussi. »

« Et pourtant, le soir du feu, je l'ai entendu crier de l'ouvrir. »

Je connaissais chaque minute de cette nuit. Je l'avais rejouée si souvent que les souvenirs se mélangeaient parfois avec les témoignages entendus ensuite. Il était dix-neuf heures passées ; j'avais quitté les bureaux vers dix-huit heures vingt. Le planning de fin de journée prévoyait six personnes à l'atelier. Un orage avait traversé la région et fait sauter un tableau électrique. Bérénice travaillait sur une commande urgente, destinée à un hôtel parisien. Mon père devait venir la chercher en voiture.

Mon téléphone avait sonné à dix-neuf heures douze. Un numéro inconnu. Une voix d'homme avait crié : « L'atelier brûle ! » J'avais fait demi-tour et roulé trop vite. Quand j'étais arrivée, des flammes sortaient d'une fenêtre du toit. Une dizaine de personnes s'étaient rassemblées dans la cour. Pierre, couvert de suie, frappait contre une porte latérale avec une barre de fer. Un ouvrier, Nadir, essayait de casser une vitre. Bérénice était coincée à l'intérieur avec une jeune apprentie, Léa.

Je ne pouvais pas ouvrir la porte. La poignée avait disparu et une plaque d'acier était soudée sur la traverse. Pierre hurlait qu'il n'avait pas demandé ça. Nous avions fini par faire reculer tout le monde quand les pompiers étaient arrivés. Ils avaient accédé à la salle par l'issue principale et une fenêtre. Ils avaient extrait Léa consciente ; Bérénice avait dû subir plusieurs opérations. La cause exacte du départ de feu n'avait jamais été expliquée à ma satisfaction, mais le blocage de l'issue avait aggravé la situation. Ce fait-là ne quittait aucun de nos rêves.

« Tu as dit aux enquêteurs que tu avais vu Papa frapper la porte ? » ai-je demandé.

« Oui. Ils m'ont demandé si je l'avais entendu ordonner la fermeture auparavant. Je ne pouvais pas dire ce que je n'avais pas entendu. »

« Et Camille ? »

« Elle était partie à un rendez-vous. C'est ce qu'elle a raconté. »

Au feu rouge, j'ai consulté le message que Bérénice avait conservé depuis la naissance de sa petite-fille. Son fils lui écrivait à neuf heures quarante-sept, puis m'envoyait à dix heures huit une photographie du bébé. En arrière-plan, on distinguait ma main tenant une bouteille d'eau. Les données du téléphone ne suffiraient peut-être pas à elles seules, mais elles ouvriraient une vérification possible auprès de la maternité. Je ne serais plus condamnée à répéter simplement « ce n'est pas moi ».

Mon père était mort onze mois après l'incendie, terrassé par un infarctus. Nous étions fâchés au sujet des indemnités. Il disait que l'entreprise n'avait rien à verser tant que les assureurs discutaient. J'avais découvert que des avances annoncées aux salariés n'avaient pas été payées. J'avais protesté. Il m'avait retiré l'accès aux comptes en prétendant me protéger d'une responsabilité que je ne comprenais pas. Je n'avais jamais eu le temps de reprendre cette conversation avec lui.

Arrivées chez moi, nous avons trouvé un bouquet posé devant la porte. Des pivoines blanches, comme celles de la réception. Bérénice a cru à un geste d'excuse, jusqu'à ce que je découvre la carte glissée sous le ruban : TOUTE FAMILLE A DROIT À UN PEU DE SILENCE.

J'ai photographié le bouquet sans le toucher davantage, puis j'ai appelé Étienne. Il a décroché immédiatement. Derrière lui, j'entendais des voix au domaine.

« C'est Camille ? » m'a-t-il demandé.

« Je n'en sais rien. Mais ils savent que je suis rentrée. »

Il a baissé la voix. « Jeanne, ne reste pas seule cette nuit. Le promoteur est ici, dans le bureau de ta mère. Je les ai entendus parler d'un coffre dans l'ancien atelier. Camille a prononcé le prénom de Léa. »

Bérénice a levé les yeux en l'entendant. Léa avait quitté la région le lendemain de son hospitalisation. Pendant six ans, elle avait refusé de nous parler.

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« Qu'est-ce qu'elle a fait, Léa ? » ai-je demandé.

« Je ne sais pas. Mais Camille a dit : “Si elle revient, c'est fini pour nous.” »

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