Chapter 6 - Le contrat sous les fleurs

Le lendemain, une photographie de ma chute était affichée sur un site local sous un titre que je n'avais jamais choisi : « Une dispute familiale gâche le mariage de l'année ». On distinguait la robe de Camille et mon visage tourné vers le sol. L'article ne mentionnait ni la chaise levée ni l'intervention de Bastien. En commentaires, des inconnus débattaient de ma jalousie supposée, de mes chaussures et de l'âge auquel une femme devait apprendre à se tenir. J'ai refermé l'écran avant de répondre. Il me fallait des faits, pas une nouvelle bataille devant des spectateurs.
Étienne m'attendait devant la médiathèque, une enveloppe sous le bras. Il avait appris par Camille que je voulais rencontrer Léa. Je me suis arrêtée à plusieurs mètres de lui.
Je me suis attardée devant la vitrine de la médiathèque avant le rendez-vous. Une affiche annonçait des ateliers gratuits de réparation de petits meubles. Des enfants avaient collé des photographies de tabourets bancals devenus utilisables. Je me suis demandé ce que mon père aurait pensé de ces objets sans prix de luxe, réparés pour le plaisir de les garder. Étienne a remarqué que je les regardais et m'a expliqué qu'il y avait autrefois enseigné une séance, avant que les crédits de l'association soient réduits. « Je croyais que la nouvelle école ferait mieux », a-t-il dit. Je lui ai répondu que les plans pouvaient être beaux et les contrats terribles. Il est resté quelques secondes devant l'affiche, puis a cessé de parler de son projet comme s'il suffisait à justifier la vente.
« Je t'ai dit de ne pas venir à la gare. »
« Je ne viens pas. Je voulais te donner ça avant. »
Il a déposé l'enveloppe sur le muret et reculé. À l'intérieur, il y avait le dossier complet de son projet d'atelier-école. Il avait obtenu les versions successives du contrat auprès de son propre cabinet d'architecte. Sur les premières, les locaux étaient destinés à la formation et aux métiers d'art ; sur la dernière, validée par Camille, figurait une option permettant à Lenoir de convertir les bâtiments en espaces événementiels à sa discrétion, sans obligation de maintenir un seul emploi.
« Elle m'a montré uniquement la première version », a-t-il dit. « Je pensais dessiner un lieu où les anciens pourraient transmettre leur métier. »
« Pourquoi ne l'as-tu pas lue avant de t'engager ? »
Il a baissé les yeux. « Parce que je lui faisais confiance. C'est embarrassant à dire quand on conçoit des bâtiments qui doivent tenir debout. »
Je l'ai observé. Il ne jouait pas au sauveur parfait : il avait cru ce qui l'arrangeait, l'histoire d'une entreprise familiale qui renaissait grâce à son mariage. Le reconnaître lui coûtait. Je lui ai conseillé de prendre un avocat distinct de celui de Camille et de ne plus communiquer mes déplacements à sa fiancée. Il a acquiescé sans demander que je le rassure.
À dix heures, Léa était assise près des distributeurs de la gare. Elle avait vingt-quatre ans, une coupe courte et un tatouage discret sur le poignet. Nous nous sommes reconnues sans nous embrasser. Son sac reposait contre sa jambe ; ses yeux surveillaient l'entrée des deux côtés.
« Je n'ai pas envie de raconter l'incendie pour que tout le monde me dise combien je suis courageuse », a-t-elle annoncé.
« Je ne te le demanderai pas. »
« Alors pourquoi tu es là ? »
« Parce que Camille a montré un faux document portant mon nom. Je crois que quelqu'un s'en est servi pour cacher la porte condamnée. Et parce que Bérénice pense souvent à toi. »
Elle a regardé par la fenêtre les trains immobiles. « J'ai voulu lui écrire. Chaque fois, je voyais ses mains et je me disais qu'elle allait penser à ce que j'avais fait. »
Mon cœur s'est accéléré. « Qu'avais-tu fait ? »
« Ce jour-là, on avait ordre de finir une commande. La sortie deux était déjà fermée. Camille est passée en fin d'après-midi. Elle a dit qu'un inspecteur devait venir et qu'on ne devait surtout pas ouvrir cette porte. Elle nous a ordonné d'utiliser la grande sortie. Je lui ai répondu que la serrure principale coinçait. Elle m'a dit que je cherchais une excuse pour rentrer tôt. »
« Tu en as parlé à la police ? »
« J'avais seize ans. Votre mère m'a accompagnée à l'audition. Elle a dit au policier que j'étais sous traitement après l'incendie, et que mes souvenirs étaient confus. J'ai fini par dire que je n'étais sûre de rien. »
Une annonce de train a couvert notre silence. Je ne voulais pas faire de Léa la preuve vivante de mon innocence à n'importe quel prix. Je lui ai proposé de parler à Samira, ou à un professionnel de son choix, en prenant le temps nécessaire.
« Je veux que quelqu'un écoute ce que je sais », a-t-elle répondu. « Pas qu'on m'utilise encore. »
Nous nous sommes mises d'accord pour un rendez-vous ultérieur, sans publicité. Avant de partir, elle a ouvert son sac et sorti un petit carnet à spirales, gondolé par l'eau.
« J'ai noté mes heures avant l'incendie. Les jours où Camille venait, je faisais une étoile. »
Le carnet contenait plusieurs étoiles en juin. Sur la page du quatorze, une phrase apparaissait : « C. exige fermeture sortie 2 jusqu'au contrôle ». Léa avait écrit cela huit heures après que j'étais supposée avoir signé le bon d'intervention. Mon nom n'y figurait nulle part.
Je l'ai remerciée, sans toucher au carnet. Il était à elle ; elle déciderait de la manière de le remettre. Léa a repris son sac. « Ma mère m'a dit de laisser tomber. Mais j'ai vu Bérénice à la télévision avec sa canne. Si j'attends encore, je ne me pardonnerai jamais. »
Quand elle est partie, mon téléphone a vibré. Un courriel du cabinet de Lenoir, marqué URGENT, contenait une convocation à une réunion de signature pour le lendemain. L'objet annonçait « Régularisation amiable ». La pièce jointe exigeait que je reconnaisse avoir autorisé la fermeture de la sortie en 2018 en échange d'une somme et de l'abandon de toute responsabilité future. Ce n'était plus un simple dossier de vente. Ils voulaient acheter une confession.
J'ai transféré le courriel à Samira. Elle m'a appelée immédiatement. « Ne réponds pas sur le fond. Demande seulement qui représente légalement chaque partie. »
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Une dernière notification est apparue sur mon écran : Camille venait d'annoncer à ses abonnés que son mariage était reporté pour « une urgence de santé dans la famille ». Sous la photo des fleurs, elle avait ajouté un cœur bleu et ces mots : « Je protégerai toujours ma sœur. »
J'ai regardé mon coude bleuâtre. Pour la première fois, je n'ai pas eu envie de lui répondre en privé. J'ai compris qu'elle essayait de m'enfermer dans son récit avant même que nous ayons parlé.