Chapter 5 - Les heures effacées

Fatou habitait à l'étage d'une maison de bourg, au-dessus d'une boulangerie dont elle connaissait toutes les clientes. Elle m'a ouvert avant même que je frappe. « J'ai dit à mon mari que je faisais entrer une criminelle présumée », a-t-elle annoncé. « Il a mis la bouilloire. » J'ai ri pour la première fois depuis le mariage, puis j'ai eu les larmes aux yeux. Fatou m'a serrée contre elle sans me demander d'explication.
Sur sa table de cuisine, elle avait aligné des classeurs gris, un ordinateur trop vieux pour démarrer rapidement et une boîte de biscuits au beurre. Elle avait été la comptable de Pierre pendant vingt-six ans. Après l'incendie, Monique l'avait licenciée pour faute grave en affirmant qu'elle avait détruit des pièces justificatives. Fatou contestait toujours cette accusation. Je ne l'avais pas assez soutenue à l'époque. Je l'ai dit avant qu'elle n'ouvre un seul dossier.
Fatou avait appris son métier avant l'arrivée des logiciels, à l'époque où l'on gardait les rubans des calculatrices comme de longues preuves de papier. Elle m'avait formée à mon premier poste en me disant : « Un chiffre sans nom, c'est un danger. » Je m'étais moquée de son goût pour les commentaires manuscrits. À présent, je voyais pourquoi elle notait le prénom de celui qui avait donné une instruction, le jour, l'objet et les pièces qu'elle avait effectivement consultées. Plusieurs de ses anciens collègues parlaient d'elle comme d'une femme obstinée. Elle avait surtout refusé qu'un fichier anonyme prenne des décisions à la place d'êtres humains. Son mari nous a apporté du café et s'est retiré sans demander ce que nous cherchions. C'était une confiance sans curiosité forcée, différente de celle qu'on avait exigée de moi dans ma famille.
« J'aurais dû venir témoigner. »
« Oui », a-t-elle répondu sans cruauté. « Maintenant, tu es là. Regarde. »
Elle m'a montré deux séries de bons d'intervention. La première, issue de ses sauvegardes personnelles, suivait une numérotation chronologique. La seconde, extraite du dossier transmis pour la vente, portait des chiffres incohérents. Le bon censé prouver que j'avais demandé la condamnation de la sortie avait été créé sur un formulaire apparu trois mois plus tard. Fatou avait également retrouvé une facture pour une plaque métallique ; le fournisseur l'avait éditée à la demande du directeur technique, mais le nom de l'auteur de la commande restait masqué sur la copie.
« Pourquoi as-tu gardé ces archives ? » ai-je demandé.
« Parce qu'on m'a accusée de les avoir détruites. Je voulais pouvoir montrer ce que j'avais réellement fait. Je ne pensais pas que ce serait utile pour autre chose. »
Elle m'a raconté un détail nouveau. Au printemps précédant l'incendie, plusieurs salariés avaient protesté contre les heures supplémentaires impayées. Mon père avait promis des régularisations. Après le sinistre, un fonds de secours avait été créé à partir d'une collecte, d'une avance de l'assurance et de dons d'entreprises locales. Le fonds devait payer des aides d'urgence et accompagner les reclassements. Fatou en avait tenu les premières écritures avant son licenciement.
« Quand tu as demandé les relevés, Monique t'a dit qu'ils avaient disparu ? »
« Oui. »
« Ils ne sont pas tous perdus. »
Elle a glissé vers moi une page où figuraient les noms de vingt-sept personnes. En face, une somme annoncée, puis une somme versée. Pour Bérénice, le deuxième montant était vide. Pour Nadir, il manquait les trois quarts. Certains salariés avaient reçu quelques centaines d'euros et signé un reçu attestant pourtant le versement complet. Je connaissais plusieurs de ces signatures ; certaines semblaient maladroites, d'autres copiées.
« Tu crois que tous ont été trompés ? »
« Je crois qu'il faut les laisser nous le dire. »
Nous avons commencé par appeler Nadir. Il préparait des desserts dans un restaurant scolaire et n'avait pas envie de revivre l'incendie. Je lui ai expliqué pourquoi nous avions besoin de son souvenir précis, sans lui demander de choisir un camp familial.
« J'ai reçu mille euros », a-t-il dit. « La lettre disait quatre mille. Quand je me suis plaint, on m'a répondu que le reste couvrait les frais de dossier. »
Fatou a levé les yeux au ciel. « Des frais de dossier pour une aide d'urgence ? »
« J'étais épuisé, Fatou. Ma femme accouchait. Je voulais seulement qu'on arrête de me téléphoner. »
J'ai compris à quel point les chiffres pouvaient devenir une manière propre de prolonger la souffrance des autres. On ne volait pas seulement une somme ; on profitait du moment où une personne n'avait plus la force de se battre. Nous avons décidé de ne pas publier la liste ni contacter les anciens salariés sans leur accord. Fatou rassemblerait ses archives ; Samira demanderait officiellement les pièces manquantes.
À quinze heures, un appel inconnu a interrompu notre travail. Une femme s'est présentée comme Léa Perrin. J'ai d'abord cru à une plaisanterie. Léa était l'apprentie que les pompiers avaient sortie de la fabrique en 2018. Elle avait disparu de nos vies après son hospitalisation. Sa voix avait changé, plus grave, mais elle prononçait toujours les fins de phrases comme si elle cherchait une issue.
« On m'a envoyé la vidéo de la chaise », a-t-elle dit. « J'ai reconnu Camille. »
« Léa, tu vas bien ? »
« Je travaille. Je dors. Je fais semblant. Ce n'est pas la question. »
Elle voulait me rencontrer dans un lieu public, sans ma mère ni ma sœur. Je lui ai proposé la médiathèque le lendemain. Léa a refusé.
« Pas en ville. Ils connaissent tout le monde chez vous. Au kiosque de la gare, dix heures. Et ne venez pas avec un homme. »
Je l'ai rassurée. Quand j'ai raccroché, Fatou avait les yeux rouges. Elle avait connu Léa à seize ans, une adolescente passionnée par les assemblages sans colle. Le jour de l'incendie, elle lui avait promis de l'emmener visiter une école de métiers d'art. Cette visite n'avait jamais eu lieu.
En fin d'après-midi, Étienne m'a envoyé une photographie de son projet pour le nouveau centre de formation. Les plans indiquaient des salles lumineuses, une rampe, un atelier adapté. Il avait sincèrement travaillé à offrir quelque chose de beau. Je n'ai pas eu le cœur de lui dire que l'argent promis provenait peut-être d'un fonds volé. Je lui ai seulement demandé : « As-tu déjà rencontré les apprentis à qui ce projet est destiné ? »
Il a répondu : « Non. Camille gérait les contacts. Je commence demain. »
Fatou a refermé son classeur. Un instant, la cuisine a retrouvé son calme, avec le bruit des pains que le boulanger sortait du four au-dessous de nous. Puis j'ai remarqué une ligne dans le relevé bancaire : le jour où Fatou avait été licenciée, un virement important était parti du fonds de secours vers une société inconnue, V.L. Conseil.
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J'ai montré la page. Fatou a pâli.
« Victor Lenoir », a-t-elle dit. « À l'époque, il n'était même pas censé connaître notre atelier. »