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Chapter 12 - Les mains qui tremblent

Je me suis réveillée à quatre heures du matin avec l'impression d'entendre une chaise racler du marbre. Ma cheville battait encore sous son bandage. J'ai traversé l'appartement, vérifié la serrure, puis je suis restée devant la fenêtre jusqu'à ce que le ciel devienne gris. Dans la cour, un voisin sortait son vélo. Rien ne me menaçait à cet instant. Mon corps, lui, n'avait pas encore reçu la nouvelle.

Je m'étais souvent moquée intérieurement des gens qui disaient « il faut tourner la page ». Une page ne se tourne pas quand quelqu'un continue à écrire dessus pendant votre sommeil. Je savais maintenant qu'il ne suffisait pas de prouver mon innocence pour retrouver la capacité d'entrer sans trembler dans une salle où l'on disposait des chaises autour d'une table.

Dans le tiroir du buffet, j'ai retrouvé une vieille ordonnance de ma mère, datée de l'année où Camille avait commencé à travailler avec Pierre. Monique souffrait déjà d'insomnie et refusait que quiconque le sache. Je me suis demandé combien de ses exigences avaient eu pour origine la peur. Puis je me suis surprise à faire exactement ce que j'avais toujours fait : chercher une explication qui rendrait les autres moins responsables de leurs gestes. J'ai replacé le papier sans le photographier. Sa santé ne m'appartenait pas. En revanche, les blessures qu'elle avait minimisées m'appartenaient, et je n'avais plus à demander la permission d'en parler. Au rendez-vous médical, je voudrais apprendre à vivre avec cette différence : comprendre n'était pas acquitter. Dans la cuisine, la cafetière s'est arrêtée avec un petit clic. Je me suis préparé une tranche de pain, l'ai mangée assise à ma table et j'ai noté trois choses que je pouvais faire aujourd'hui, pas trente. Prendre rendez-vous, rendre visite à Bérénice, respirer avant de répondre à un message. Je n'avais jamais écrit une liste aussi courte avec autant de difficulté.

J'ai appelé une psychologue dont Samira m'avait transmis le numéro. Au téléphone, j'ai commencé par parler des documents, puis de l'incendie, puis de la réception. Elle m'a arrêtée avec douceur : « Vous êtes en train de me dire ce que vous avez fait. Comment allez-vous, vous ? » Je suis restée muette. Elle m'a proposé un rendez-vous, sans promettre que quelques séances répareraient quinze années de peur familiale. J'ai accepté.

Le matin, j'avais rendez-vous avec Sacha à la petite ressourcerie installée dans une ancienne gare de marchandises. Il devait mesurer des postes de travail adaptés pour une association d'artisans. Je souhaitais lui poser des questions sur l'atelier, mais il m'a d'abord invitée à regarder un fauteuil qu'une retraitée avait confié à des bénévoles. Un pied était fendu et l'assise penchait dangereusement.

« On peut le sauver ? » lui ai-je demandé.

« Oui. Mais pas en le recouvrant d'un joli tissu. Il faut démonter ce qui ne tient plus. »

J'ai ri malgré moi. « Tu offres des métaphores avec chaque expertise ? »

« Seulement aux clientes qui refusent de prendre leur café. »

Nous avons bu dans des tasses dépareillées, entre des pots de peinture et des meubles en attente. Sacha m'a raconté son retour à Saumur. Il avait travaillé sur de grands sites industriels, vérifié des alarmes et des plans d'évacuation impeccables sur le papier. Il avait quitté son poste après avoir compris qu'on lui demandait parfois d'habiller des décisions déjà prises d'un langage rassurant. Il enseignait maintenant la prévention dans des formations professionnelles et acceptait des expertises indépendantes.

« Tu es revenu pour Léa ? »

« En partie. Pour ma mère aussi. Elle vieillit. Et j'avais besoin de travailler pour des gens dont je peux regarder les yeux. »

Je lui ai parlé de mon envie d'atelier coopératif. Il ne l'a ni célébrée comme une idée géniale ni balayée par prudence. Il m'a demandé qui déciderait du fonctionnement, qui pourrait arrêter une machine dangereuse, comment seraient payées les heures de formation et ce qu'on ferait si une personne refusait une commande. Je n'avais pas toutes les réponses. Pour une fois, cette ignorance ne me donnait pas envie de disparaître.

Dans l'après-midi, j'ai retrouvé Bérénice à l'association de victimes où elle participait à un groupe de parole. Je lui ai demandé la permission de rester dix minutes. Autour de la table se trouvaient une ancienne coiffeuse blessée dans une chute, un chauffeur dont l'employeur contestait l'accident et un jeune homme qui ne voulait pas montrer sa main. Chacun parlait à son tour. Personne ne faisait de classement des douleurs.

Bérénice a raconté le mariage avec une précision qui m'a surprise. Elle a décrit le moment où Étienne avait tendu la main, puis a dit : « Je suis rentrée chez moi en pensant à tous les jours où personne n'avait tendu la sienne. Ça ne m'a pas empêchée de dormir. Ça m'a donné envie d'appeler ma petite-fille. » Elle a souri et j'ai compris qu'elle avançait déjà plus loin que moi.

En sortant, elle m'a offert un petit morceau de bois poli. « Noé l'a trouvé dans les affaires de ton père. Il y a tes initiales dessous. » C'était une pièce de chaise miniature, que j'avais taillée enfant sous la surveillance de Pierre. Un pied était de travers. Je me souvenais de lui disant : « Ce n'est pas grave, recommence. » J'avais conservé ce souvenir comme une preuve qu'il savait être tendre. Je pouvais le garder sans effacer le reste.

Le soir, je suis allée devant la maison de Monique sans sonner. Derrière les rideaux, la télévision éclairait le salon où elle m'avait appris à écrire mon prénom. J'ai envisagé d'entrer et de lui demander pourquoi elle avait laissé faire Camille. Puis j'ai repris la route. Je n'étais pas prête à avoir cette conversation sans témoin ni limite. M'éloigner ne signifiait pas renoncer à la vérité.

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En rentrant, j'ai trouvé un message de Léa : « Je peux rencontrer Samira jeudi. Mais je veux Bérénice avec moi. » J'ai répondu oui. Quelques secondes plus tard, une seconde notification est arrivée, cette fois d'un numéro inconnu. Une photographie montrait l'atelier vu depuis la rue, avec une pelleteuse garée devant le portail. La légende disait : « Vous n'aurez bientôt plus rien à examiner. »

J'ai envoyé l'image à Samira, puis j'ai éteint le téléphone. Je tremblais encore. Pourtant, je savais désormais qui appeler, quelles questions poser et ce que je ne laisserais plus quelqu'un décider à ma place.

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