Chapter 7 - La sortie numéro deux

L'ancien atelier se dressait au bout d'une petite route bordée de peupliers. Je n'y étais pas entrée depuis la fermeture, hormis pour vérifier une toiture après une tempête. Les murs avaient été repeints en blanc pour le projet de Victor Lenoir, mais les fenêtres hautes gardaient leur vitrage trouble et le portail grinçait exactement comme autrefois. Une pancarte promettait bientôt « un art de vivre réinventé ». Quelqu'un avait oublié de retirer, derrière le portail, une vieille affiche rappelant aux salariés de porter des lunettes de protection.
Samira avait obtenu l'accord écrit de l'actuelle gérance pour une visite contradictoire avec un spécialiste indépendant, Sacha Perrin, ingénieur de sécurité et frère aîné de Léa. Sacha et moi avions été camarades de lycée. Il avait quitté la région longtemps auparavant et je ne l'avais pas revu depuis la mort de mon père. Sa présence a fait remonter une chaleur inattendue, bientôt remplacée par la honte de me souvenir que je n'avais pas appelé sa famille après le feu.
Le portail avait conservé une petite encoche à hauteur d'enfant. Je l'avais faite avec une clé lorsque Camille m'avait enfermée dehors pour me faire peur. Mon père avait découvert la marque et m'avait demandé de la reboucher, mais n'avait rien dit à ma sœur. Cette scène insignifiante revenait maintenant avec une netteté inquiétante. Je n'en tirais pas la conclusion qu'il avait toujours connu la gravité de la porte condamnée. J'y reconnaissais seulement une habitude familiale : réparer la trace visible plutôt que demander pourquoi elle était là. En passant le portail, j'ai caressé une seconde la vieille peinture écaillée. Sacha a remarqué mon geste et m'a demandé si je voulais souffler avant d'entrer. J'ai répondu que oui. Nous avons attendu que je puisse respirer régulièrement, puis seulement commencé la visite.
« Je ne viens pas te juger », a-t-il dit en me serrant la main. « Je viens regarder ce bâtiment sans croire sur parole les gens qui ont intérêt à le vendre. »
Le représentant de Lenoir nous attendait, accompagné de Bastien, la mâchoire marquée par un léger bleu. Samira a précisé que la présence de l'agent ayant tenté de m'entraîner hors du mariage ne facilitait pas les choses. Le représentant a fait signe à Bastien de rester à l'extérieur. Il a remis à Sacha un jeu de plans et un badge provisoire.
À l'intérieur, le silence avait remplacé les scies. Je revoyais les lampes à bras, les tasses de thé posées sur les établis et les fins copeaux qui restaient dans les ourlets des pantalons. Là où Bérénice travaillait, il n'y avait plus qu'un rectangle plus clair sur le sol. Les machines avaient été vendues aux enchères. Quelques traces de brûlure subsistaient près d'une poutre.
Sacha ne s'est pas précipité vers la sortie condamnée. Il a commencé par mesurer les couloirs, photographier les chemins d'évacuation et comparer les plans au bâtiment existant. « Une serrure n'explique pas tout », m'a-t-il dit. « Je dois comprendre comment les personnes pouvaient réellement sortir, avec la fumée et l'encombrement. » Cette rigueur m'a empêchée de transformer chaque détail en accusation immédiate.
L'issue deux se cachait derrière une cloison provisoire destinée à masquer une zone de chantier. Le représentant de Lenoir a dit que la cloison ne pouvait être déplacée pour des raisons de sécurité. Sacha a vérifié l'autorisation de visite, puis proposé de regarder par une trappe d'inspection accessible sans démontage. Derrière, une plaque d'acier recouvrait toujours la porte. La soudure avait été meulée récemment sur un côté, mais on distinguait son ancien contour.
« Les travaux de conversion n'ont pas effacé la chronologie », a murmuré Sacha. Il a photographié l'ensemble, noté les dimensions, puis demandé les relevés de travaux. Il ne s'est pas prononcé sur l'auteur de la condamnation.
Nous avons longé le mur extérieur. Sous une gouttière, une inscription ancienne demeurait dans la peinture : SORTIE DE SECOURS. Un panneau de bois avait été posé dessus, puis retiré. Je l'avais croisé cent fois autrefois sans le remarquer. Plus loin, Sacha a trouvé dans un local technique une boîte portant le numéro du fournisseur de plaques mentionné par Fatou. Elle contenait des vis et une étiquette datée de juin 2018. Un objet déposé depuis longtemps pouvait avoir été déplacé ; il a simplement consigné où nous l'avions vu.
« Tu travailles comme ça depuis toujours ? » lui ai-je demandé en lui voyant remplir son carnet.
« Depuis que j'ai compris qu'on avait traité le souvenir de Léa comme une anomalie à corriger. »
Nous sommes restés silencieux. Léa lui avait raconté longtemps après le feu qu'elle voyait encore en rêve la plaque de métal. Il avait étudié la sécurité industrielle en partie pour apprendre à distinguer ce qu'on peut prouver de ce qu'on suppose. Je lui ai dit que je n'avais pas su l'aider à l'époque. Il n'a pas répondu tout de suite.
« Tu avais toi aussi besoin d'aide », a-t-il fini par dire. « Ça ne dispense personne de ses responsabilités. Mais ce n'est pas une compétition pour savoir qui a le plus échoué. »
De retour dans la cour, le représentant de Lenoir nous a demandé de signer un formulaire indiquant qu'aucune anomalie visible n'avait été constatée. Sacha a refusé : il avait justement observé une ancienne condamnation, et aucune expertise complète n'avait encore été réalisée. Samira a noté la demande. Le représentant a appelé son supérieur en s'éloignant de nous.
À ce moment-là, un petit camion s'est arrêté devant le portail. Un homme d'une soixantaine d'années en est descendu. Il portait une veste de chantier et tenait une enveloppe cartonnée. Il s'est présenté : Alain Cormier, serrurier retraité. Il avait lu l'article sur le mariage et suivi les coordonnées publiques de Samira.
« C'est moi qui ai soudé cette plaque », a-t-il annoncé.
Le représentant a cessé de téléphoner. Je me suis approchée sans réussir à prononcer une question.
« J'ai reçu un ordre écrit », a poursuivi Cormier. « Je l'ai exécuté un matin. Quelques semaines plus tard, deux femmes ont failli mourir ici. Depuis, j'ai conservé la copie. »
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Il a posé l'enveloppe dans les mains de Samira. Elle a vérifié son nom, puis nous a montré la première page : une commande au nom de l'atelier, validée par un tampon de direction. La signature manuscrite n'était pas la mienne. Je connaissais pourtant cette écriture depuis l'enfance.
C'était celle de ma mère.