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Chapter 13 - La place vide de Lucie

La première réunion des anciens salariés devait se tenir un samedi matin, dans une salle prêtée par la maison des associations. J'avais préparé du café, des feuilles vierges et des chaises disposées en cercle. Bérénice m'a demandé d'en laisser une vide près de la fenêtre. « Pour Lucie », a-t-elle dit. J'ai vérifié mon téléphone : elle avait confirmé sa venue la veille. À neuf heures et demie, son siège était toujours inoccupé.

Nous étions onze au départ. Nadir avait apporté un gâteau, Fatou un classeur et un carnet pour noter les questions. Les autres arrivaient avec des enveloppes de courrier, parfois de vieilles fiches de paie soigneusement pliées dans du plastique. Chacun craignait d'être le seul à ne pas avoir compris. En comparant leurs documents, ils découvraient que les mêmes formules figuraient sur plusieurs lettres : « versement final et définitif », « réclamation sans objet », « acceptation libre ». Certains avaient signé sous pression ; d'autres n'avaient jamais vu les formulaires qui portaient leur nom.

J'avais aussi prévu une feuille intitulée « Ce que nous ne savons pas ». Fatou avait trouvé cette précaution étrange au départ ; elle craignait que les personnes présentes y lisent encore une raison d'attendre. Nous avions finalement décidé de l'afficher à côté du calendrier. On y trouvait la valeur précise des créances, le rôle de certains prestataires, les archives non retrouvées et la durée des démarches. Chaque question avait un responsable volontaire chargé de chercher la prochaine information, pas de promettre la réponse. Bernard a été le premier à demander qu'on ajoute une ligne : « Qui décidera si quelqu'un veut accepter une proposition individuelle ? » Nous avons répondu que personne ne pourrait lui interdire de prendre conseil ni choisir à sa place. Cette règle a détendu plusieurs participants. L'ancien système les avait enfermés dans une fidélité obligatoire ; il aurait été absurde de reconstruire une autre obligation au nom de la justice. Dans la salle, les chaises en cercle nous obligeaient à nous voir mutuellement. Je comprenais pourquoi Bérénice tenait tant à leur disposition.

« Avant de parler de l'atelier », ai-je dit, « je voudrais qu'on décide de ce qu'on attend de cette rencontre. »

Une ancienne ponceuse, Mireille, a levé la main. « Je veux que quelqu'un m'explique où est mon argent. Mais je ne veux pas que mon visage passe au journal. »

« On n'invitera personne de la presse sans accord », a répondu Fatou.

Nadir voulait comprendre pourquoi on avait entretenu l'entreprise avec des aides destinées à ceux qui avaient perdu leur emploi. Un autre ancien salarié, Bernard, disait n'avoir plus l'énergie d'un procès. Bérénice souhaitait une réparation matérielle, mais également le droit de transmettre son métier avant que ses mains n'en soient incapables. Ils n'avaient pas besoin d'être d'accord sur tout pour constater qu'ils avaient été isolés les uns des autres.

À dix heures, j'ai appelé Lucie. Pas de réponse. Noé avait envoyé un message indiquant qu'il était venu la chercher chez elle, mais que la porte était ouverte et qu'elle n'y était plus. Il n'avait pas vu de violence ni de désordre. Il était inquiet. Nous avons décidé qu'il devait contacter un adulte de confiance sur place et les services appropriés si la situation l'exigeait. Je ne voulais pas transformer son absence en enlèvement supposé.

Une demi-heure plus tard, Lucie m'a rappelée d'une voix épuisée. « J'étais chez le médecin. J'ai fait une crise d'angoisse avant de sortir. Je pensais pouvoir vous rejoindre, puis je n'arrivais plus à monter dans ma voiture. »

Je lui ai proposé de venir la chercher avec son accord. Elle a accepté à condition que je ne parle pas de son absence devant tout le monde. Nous avons convenu que Fatou poursuivrait la réunion et que je reviendrais après avoir accompagné Lucie. Sur la route, je me suis rendu compte que j'avais immédiatement imaginé le pire parce qu'une photographie menaçante m'était parvenue la veille. La peur déformait aussi mon jugement ; il fallait que je le sache.

Lucie m'attendait dans la salle d'attente du cabinet médical. Elle avait les yeux gonflés et tenait son sac contre sa poitrine. « C'est ridicule », a-t-elle murmuré. « J'ai été ouvrière toute ma vie et je n'arrive même pas à entrer dans une salle avec dix personnes. »

« Ce n'est pas ridicule. On peut rentrer chez toi. »

« Non. Je veux venir. Mais je veux pouvoir partir quand je veux. »

Nous avons trouvé une chaise près de la porte, la seule place qu'elle souhaitait occuper. Elle a écouté longtemps, puis a raconté la lettre reçue après l'incendie. On y lui proposait une somme en échange d'un engagement à ne pas « nuire à l'image » de la société. Elle avait demandé si cela concernait la fumée respirée et les heures perdues. On lui avait répondu que les détails étaient confidentiels. Elle avait refusé de signer.

« Deux semaines plus tard », a-t-elle poursuivi, « j'ai reçu une facture pour des outils que je n'avais jamais emportés. On a dit qu'on la déduirait de ce qu'on me devait. »

Plusieurs personnes ont reconnu le procédé. Fatou a noté les montants, mais je lui ai demandé de ne pas les additionner en public comme si un total suffisait à raconter les vies derrière. Lucie a finalement levé les yeux vers moi.

« Je ne veux pas qu'on me rende seulement ce qu'on m'a pris. Je veux que Noé puisse croire qu'un patron n'a pas tous les droits. »

Ce fut le moment le plus important de la réunion. Nous avons voté pour créer un collectif de représentation, sans lui donner pour l'instant de nom grandiose. Chacun choisirait librement de participer. Samira proposerait des orientations générales ; les salariés pourraient aussi consulter leurs propres conseils. Je me suis engagée à mettre mes parts de l'entreprise en discussion plus tard, avec un examen des dettes et des risques.

Au moment de partir, Bernard s'est approché de moi. Il avait travaillé au contrôle qualité pendant quarante-deux ans. Il a sorti une enveloppe orange de sa poche.

« J'ai reçu ça hier. Un type m'a proposé de l'argent pour venir raconter que la sortie était ouverte le soir du feu. Je l'ai envoyé promener. Il a laissé sa carte. »

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La carte portait le nom de Victor Lenoir. Bernard m'a regardée droit dans les yeux.

« Ton père nous disait qu'une chaise solide se reconnaît quand quelqu'un s'y assoit. Moi, je voudrais savoir si ta famille peut encore tenir le poids de la vérité. »

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