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Chapter 4 - Ce que coûte une place à table

Je n'ai pas jeté le bouquet. Je l'ai posé dans un seau au fond de mon garage, photographié de nouveau à la lumière et refermé la porte. Je savais que des fleurs ne prouvaient rien. Elles pouvaient venir de Camille, d'un invité trop enthousiaste ou d'une personne qui voulait seulement m'effrayer. En revanche, la carte portait une écriture penchée que j'avais déjà vue. Il me fallait trouver où, sans me laisser entraîner par mes suppositions.

Bérénice a dormi sur mon canapé. J'avais préparé la chambre pour elle, mais elle préférait le rez-de-chaussée : ses genoux supportaient mal l'escalier. Avant d'éteindre, elle a demandé une tasse de tisane et m'a confié qu'elle recevait depuis des mois des appels muets. Elle n'en avait parlé à personne, parce qu'elle refusait de redevenir « la pauvre accidentée » autour de laquelle tout le monde baissait la voix.

Dans la nuit, j'ai fait une liste de personnes à qui je pouvais téléphoner sans devoir d'abord me justifier : Bérénice, Fatou, Samira, et une voisine qui possédait le double de ma clé. Quatre noms, ce n'était pas beaucoup pour une femme que sa famille disait entourée de privilèges. C'était pourtant quatre personnes qui me connaissaient autrement que par les comptes de l'entreprise. J'ai collé la liste à l'intérieur du placard de la cuisine. Puis j'ai préparé deux petits-déjeuners, posé une assiette près de Bérénice et laissé le silence se faire sans chercher à le combler. La veille, ma sœur avait exigé que je quitte la table. Ce matin-là, une femme âgée pouvait choisir librement où s'asseoir chez moi. Cette simplicité me semblait presque un luxe.

« Tu aurais pu m'en parler », ai-je dit.

« Et toi, tu aurais pu me dire que ta sœur t'avait invitée pour t'humilier. On se protège parfois si mal qu'on finit par cacher l'essentiel. »

Elle avait raison. Quand l'invitation était arrivée, j'avais imaginé qu'un mariage pouvait rouvrir une porte que quinze années de préférence familiale avaient fermée. J'avais acheté ma robe bleu nuit d'occasion et fait raccourcir l'ourlet moi-même. Je n'avais pas cherché à séduire des invités ni à régler des comptes. Je voulais seulement, une fois, m'asseoir près de ma sœur sans devoir gagner ma place.

Le lendemain, j'ai consulté un médecin pour ma cheville et mon coude. Rien de cassé, mais des contusions et une entorse légère nécessitaient du repos. J'ai expliqué précisément la chute et le geste de Bastien. Le médecin a consigné les constatations. Puis j'ai déposé un signalement avec les coordonnées d'Inès et d'autres témoins qui avaient accepté de parler. Étienne m'avait envoyé un message : « Je témoignerai sur ce que j'ai vu. Même si cela me coûte mon mariage. » Je l'ai remercié sans lui demander de choisir pour moi.

Au café de la place, j'ai retrouvé Maître Samira Benamar, avocate que je connaissais depuis l'époque où nous avions tenté de faire reconnaître les créances des salariés de l'atelier. Elle m'a écoutée sans interrompre, puis a ordonné les documents sur la petite table : photographie, bon d'intervention, message du promoteur, compte rendu médical. Elle a posé une question que personne ne m'avait adressée depuis la réception.

« Jeanne, qu'espères-tu obtenir ? »

« Je veux savoir qui a fermé cette sortie. Je veux aussi que Camille cesse de me traiter comme si je pouvais être frappée sans conséquence. »

« Ce sont deux démarches différentes. On peut les mener sans les confondre. »

Cette phrase m'a rassurée. Dans ma famille, tout devenait une seule querelle impossible à démêler. Samira, elle, refusait que la violence du mariage serve à discréditer la recherche sur l'incendie, ou que le passé industriel efface ce qui m'était arrivé la veille.

« Le document portant ta signature est une copie », a-t-elle observé. « Nous demanderons l'original et la chaîne des transmissions. Et le promoteur ne peut pas t'imposer de signer au cours d'un mariage. Mais il faut comprendre ta place exacte dans l'entreprise. »

J'avais conservé dix-huit pour cent des parts de l'ancienne société familiale. Après la mort de Pierre, Monique avait pris la gérance et Camille un poste de direction commerciale. Le rachat de la vieille parcelle nécessitait plusieurs accords, dont le mien pour une servitude concernant l'accès de livraison. Depuis six mois, j'avais demandé les pièces justificatives. On m'avait envoyé uniquement des résumés luxueux, des brochures avec des façades végétalisées et des enfants souriants. Rien sur les indemnités encore contestées par les anciens salariés.

« Ce n'est pas l'argent qui me retient », ai-je dit à Samira. « C'est qu'on veut me faire attester que la parcelle est libre de toute obligation. Je ne peux pas signer ça. »

Elle a hoché la tête. « Alors n'oppose pas seulement un refus. Fais une demande écrite et précise. Nous verrons les réponses. »

À midi, le téléphone a sonné. Monique. J'ai hésité, puis j'ai activé le haut-parleur pour ne pas perdre le fil de ce qui se dirait. Elle a commencé par me reprocher d'avoir gâché « la journée de ta pauvre sœur ».

« Je suis tombée parce qu'elle a tiré ma chaise. Elle a ensuite essayé de me frapper avec. »

« Tu sais comme elle est sensible. »

« La sensibilité n'autorise pas la violence, maman. »

Son silence m'a fait penser qu'elle allait enfin me demander si j'avais mal. À la place, elle a dit : « Ton père aurait été si déçu de toi. »

J'ai respiré lentement. « Papa est mort. Tu ne peux plus parler à sa place. »

Elle a raccroché. Une minute plus tard, Camille m'envoyait une photographie du bon d'intervention et ce message : SI TU BLOQUES LA VENTE, TOUT LE MONDE SAURA QUE TU AS SIGNÉ.

J'ai transmis les deux éléments à Samira. Dans l'après-midi, l'ancienne comptable de l'atelier, Fatou Diallo, m'a appelée à son tour. Sa voix, d'ordinaire rieuse, était tendue.

« Jeanne, j'ai vu la vidéo du mariage. Tu tiens debout ? »

« À peu près. Pourquoi ? »

« Parce que la date du bon qu'ils t'ont montré ne correspond pas à nos numéros de commandes. Le quatorze juin, les ordres commençaient par 48. Celui de ta sœur commence par 62. »

« Tu en es sûre ? »

« J'ai préparé les bons pendant vingt-six ans. Certains hommes oublient le prénom de leur femme ; moi, je n'oublie pas la numérotation d'un atelier. »

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Elle a marqué une pause. « Et j'ai retrouvé la facture du repas de mariage. Ce n'est pas Camille qui l'a payée. Le règlement est parti d'un ancien compte de secours aux salariés. »

J'ai regardé mon verre d'eau. La célébration qui m'avait humiliée avait peut-être été financée avec l'argent de ceux qui n'avaient jamais retrouvé leur emploi. Je comprenais enfin pourquoi une simple place à table avait provoqué tant de colère : ce siège, Camille voulait m'empêcher de le regarder de trop près.

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