Chapter 2 - La photographie retournée

Bérénice a été la première à bouger. Elle a récupéré sa canne sous la table, s'est approchée de moi et a glissé son bras libre sous le mien. Sa paume était chaude malgré le tremblement qui lui était resté depuis l'incendie. Autour de nous, les invités se partageaient entre ceux qui prétendaient regarder ailleurs et ceux qui filmaient sans même se cacher. Le pianiste, installé près des fenêtres, avait retiré ses mains du clavier. J'entendais le bourdonnement d'une chambre froide derrière la cloison.
« Ne réponds pas ici », m'a soufflé Bérénice. « On n'a pas besoin de leur spectacle. »
L'un des convives, une cousine éloignée qui m'avait embrassée à l'entrée, a glissé son téléphone dans sa poche en croisant mon regard. Elle ne s'est pas excusée d'avoir filmé ; elle a seulement dit qu'il fallait comprendre, « on n'assiste pas souvent à ça ». J'ai pensé à la facilité avec laquelle une personne humiliée devient une anecdote que l'on emporte chez soi avec les dragées. Bérénice m'a demandé de regarder ses yeux plutôt que les écrans. Elle ne pouvait pas me rendre les minutes précédentes, mais elle m'offrait quelque chose que la salle me refusait : le droit de ne pas me présenter sous le nom que Camille venait de me donner. J'ai décidé de ne rien dire qui puisse être découpé en une nouvelle petite vidéo. C'est précisément ce qui rendait mon envie de répondre si difficile à contenir.
Je voulais pourtant répondre. Une accusation pareille lancée devant des témoins pouvait me poursuivre pendant des années. Je travaillais désormais à mon compte, je vérifiais les comptes de petites entreprises en difficulté. Aucun client ne souhaitait confier ses livres à une femme dont la sœur racontait qu'elle avait fait condamner une sortie de secours avant un incendie. J'ai ouvert ma pochette pour sortir la photographie. Ma mère m'a saisie par le poignet.
« Pas un mot de plus. Ton père est mort. Respecte au moins sa mémoire. »
« Tu aurais dû penser à son nom avant de laisser Camille m'accuser. »
Étienne s'est placé à notre hauteur, assez près pour que les invités cessent d'entendre chaque syllabe. « Monique, éloignez-vous. Jeanne, tu veux un médecin ? »
« Je veux une chaise sur laquelle personne ne mettra les mains. »
Il a eu un regard bref vers le meuble renversé. Puis il a demandé à la responsable de salle d'ouvrir un petit salon privé. Il ne m'a pas touchée sans me demander. Cette précaution presque ordinaire a irrité Camille davantage que son intervention précédente.
« Tu vas vraiment me laisser seule le jour de notre mariage ? »
« Nous ne sommes pas encore mariés », a répondu Étienne. « La mairie, c'est lundi. Tu avais insisté pour organiser la réception avant. Je commence à comprendre pourquoi tu étais si pressée. »
Le silence qui a suivi avait un poids. Plusieurs invités savaient que les papiers de la cérémonie civile n'étaient pas encore signés ; les autres ont compris que la belle fête pouvait devenir l'annulation d'un mariage. Camille est allée chercher son bouquet, l'a serré contre elle et a souri aux tables du fond. Son visage semblait intact de loin. Je connaissais cette faculté : enfant, elle pouvait m'écraser le pied sous la table et demander d'une voix charmante si j'avais besoin de dessert.
Dans le salon, une serveuse m'a apporté de l'eau et une poche de glace pour mon coude. Elle s'appelait Inès. « J'ai vu la chaise », a-t-elle dit. « Si vous avez besoin d'un témoignage, je ne dirai pas que vous êtes tombée toute seule. » J'ai noté son numéro. Un geste minuscule me rendait déjà un peu de terrain.
Étienne a appelé la sécurité médicale du domaine puis a proposé de faire constater mes blessures. Je lui ai répondu que je consulterais dès mon départ. Bérénice s'est installée près de moi, essoufflée. Nous avions réussi à traverser le couloir sans qu'elle demande l'aide de quiconque, mais je voyais ce que cela lui coûtait. Depuis l'incendie, son genou ne se pliait plus correctement.
« Montre-moi cette image », m'a demandé Étienne.
Je l'ai posée sur la table basse. Vingt-sept ouvriers et ouvrières devant notre ancienne fabrique de sièges, leurs blouses bleues alignées comme des vagues. Mon père, Pierre Delcourt, avait tenu à se mettre au premier rang, sa main sur mon épaule. Camille, qui venait de terminer une école de commerce, posait à côté du directeur des ventes. Sur le côté droit, une petite porte métallique apparaissait derrière Bérénice. C'était l'issue numéro deux. Au dos, les mots de mon père étaient datés de mai 2018, six semaines avant le feu.
« Pourquoi ne m'en as-tu pas parlé ? » a demandé Étienne.
« Parce que tu me téléphonais au sujet d'un contrat, pas de la mort d'un atelier. Je pensais aussi que Camille t'en avait parlé. »
« Elle m'a dit que l'incendie était un accident électrique. »
« Le rapport officiel n'excluait pas un problème électrique à l'origine. Il parlait également d'une évacuation difficile. Ce n'est pas la même chose. »
Bérénice a pris la photographie, l'a rapprochée de ses yeux. « On voit la porte », a-t-elle murmuré. « Regardez la poignée. Là, on l'avait encore. Plus tard, ils ont soudé la plaque. »
« Qui, ils ? »
« Les ouvriers qui réparaient l'atelier. J'étais en arrêt cette semaine-là. Quand je suis revenue, Pierre a dit que c'était provisoire. »
La porte du salon s'est ouverte sans qu'on frappe. Monique est entrée avec Camille et Bastien, qui se tenait la mâchoire. Ma sœur avait retiré son voile, mais gardait sa robe comme une armure.
« Je veux la photographie », a dit ma mère.
« Non », ai-je répondu.
Camille a posé sur la table un document plié en quatre. « Tu veux la vérité ? La voilà. »
Je l'ai déplié. En haut : BON D'INTERVENTION — ISSUE N° 2. Une signature portait mon nom. Le paraphe imitait la boucle que je traçais sur le J. À côté, une phrase était écrite à la main : fermeture immédiate pour sécurisation des stocks.
« C'est faux », ai-je dit.
« Tu signais tout à l'époque », a répliqué Monique. « Tu ne te souviens pas. »
Je me suis approchée de la fenêtre pour mieux lire. Sur le papier, mon nom était exact. Ma signature presque parfaite. Seule la date était impossible : le 14 juin 2018, à dix heures du matin, j'étais à la maternité d'Angers auprès de Bérénice, qui venait de devenir grand-mère. J'avais encore le message de son fils annonçant la naissance.
« Tu as un alibi ? » a demandé Étienne en voyant ma réaction.
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« Oui. Mais ce qui me fait peur, c'est que quelqu'un ait conservé ce faux pendant six ans. »
À cet instant, le téléphone de Camille a vibré sur la table. Elle l'a retourné trop tard. Le message affiché venait de Victor Lenoir, le promoteur chargé du rachat de l'atelier : SI JEANNE A VU L'ORDRE, FAITES-LA SIGNER CE SOIR. DEMAIN, IL SERA TROP TARD.