Chapter 1 - La tache blanche

La colle a touché ma robe avant que je voie le flacon. Une traînée épaisse a coulé entre les petites fleurs de dentelle que ma mère avait cousues une par une. Solène, ma sœur aînée, tenait le bras levé et souriait. Dans le miroir, j'ai aperçu sa bouche ouverte sur un rire qui ne ressemblait à aucun accident.
« Tu n'as pas fait ça », ai-je soufflé.
« Oh, Alice. Ne commence pas à pleurer pour du tissu. »
La bouteille blanche était encore à moitié pleine. Elle l'a inclinée une seconde fois. J'ai reculé, mais le liquide a éclaboussé le haut de ma jupe, puis la mèche qui glissait de mon chignon. Le produit n'était pas une colle médicale, ni un acide : c'était la colle textile forte que Solène utilisait pour fixer les ornements des tables. Elle suffisait à détruire des heures de travail. Ma peau n'était pas brûlée. La robe, elle, semblait se figer sous mes yeux.
Nous étions dans la suite nuptiale de l'hôtel des Embruns, à Port-Lannic, sur la côte bretonne. Dehors, les goélands criaient au-dessus du parking. Dans une heure, je devais retrouver Gabriel devant la mairie. Dans trois heures, nos amis mangeraient au restaurant de l'hôtel que mon père avait construit et que ma mère essayait de maintenir ouvert depuis sa mort.
Nora, ma meilleure amie, a posé son bouquet pour saisir la bouteille. Solène a retiré son bras.
« Donne-moi ça », a dit Nora.
« Tu me fais mal avec tes airs de surveillante. Je voulais seulement aider. La robe était affreuse. »
Je n'avais pas encore crié. Je regardais les petites fleurs devenir translucides, une à une. Ma mère, Hélène, se tenait près de la fenêtre, dans son tailleur bleu nuit. Elle s'était levée pour me voir enfiler la robe, puis s'était assise devant ma joie comme devant quelque chose qu'elle ne savait pas recevoir.
« Solène, pourquoi ? » a-t-elle demandé.
Ma sœur a haussé les épaules. « Une mariée peut changer de tenue. Ce n'est pas la fin du monde. »
J'ai senti mes doigts chercher un endroit propre sur ma taille. Cette robe n'était pas chère. Ma mère l'avait commencée à partir d'un modèle simple, et nous l'avions terminée ensemble les dimanches où elle venait chez moi avec son nécessaire à couture. Après les années de silence entre nous, c'était notre façon de nous parler sans nous interrompre. Sur l'ourlet intérieur, elle avait brodé deux minuscules initiales, les siennes et les miennes. Nous n'avions pas dit à Solène pourquoi.
« Sors », ai-je dit.
Elle s'est rapprochée, le visage dur derrière son sourire. « Tu vas m'exclure de ton mariage ? Dans mon hôtel ? »
« Dans l'hôtel de maman. Et oui, je veux que tu sortes. »
Elle a posé la bouteille sur la coiffeuse avec une délicatesse insultante. « C'est amusant. Tu as quitté cet endroit douze ans. Tu reviens pour une robe et tu crois pouvoir donner des ordres. »
« Je suis revenue parce que tu m'as invitée à me marier ici. »
« Peut-être que j'avais mes raisons. »
Nora a ouvert la porte. Sur le palier, des employés traversaient le couloir avec des cartons. Farah, qui travaillait à la réception depuis dix-huit ans, a aperçu la robe. Elle a porté la main à sa bouche. Solène lui a jeté un regard dont je connaissais le sens : continue de marcher, ne raconte rien.
C'est alors que Gabriel est arrivé. Il avait encore sa veste de travail sous le bras ; il avait aidé le traiteur à remettre d'aplomb une rampe de livraison. Grand, les tempes grisonnantes, le visage carré et fatigué par les chantiers, il s'est arrêté net devant moi. J'ai voulu cacher la tache, geste dérisoire devant tant de blanc abîmé.
« Alice ? Est-ce que tu es blessée ? »
« Non. La robe seulement. »
Solène a pris un ton léger. « Une mésaventure entre sœurs. Vous allez en rire dans vingt ans. »
Gabriel a posé sa veste, puis m'a demandé : « Tu veux que je reste ? »
Je n'ai pas eu besoin de répondre. J'ai hoché la tête. Il est venu se placer près de moi, sans toucher la colle ni m'arracher la robe. Solène a tendu une main vers mon bras. Gabriel s'est interposé en gardant une distance nette.
« Ne la touche plus », a-t-il dit.
« Et sinon ? » a demandé Solène.
« Sinon, je demanderai à quelqu'un de vous raccompagner. Je ne vais pas me battre dans une chambre où Alice doit pouvoir respirer. »
Ce refus de jouer la scène qu'elle préparait a semblé la décevoir davantage qu'une menace. Elle a quitté la suite, mais pas avant d'avoir lancé : « Tu verras, Alice. Dans une heure, tu me supplieras de t'aider. »
Nora a fermé la porte. Maman s'est approchée de la robe, les mains hésitantes.
« On ne frotte pas, ai-je dit. Je sais. Je vais appeler la personne qui fournit nos produits de conservation. »
« Nous pouvons encore aller à la mairie », a murmuré Gabriel.
J'ai pensé au maire, à nos témoins, à mes amis venus de loin. Pour la première fois, j'ai eu honte non de ma robe, mais de me demander si j'avais le droit de vouloir simplement me marier pendant que ma famille se déchirait.
Quelqu'un a frappé, trois coups rapides. Farah est entrée, serrant une enveloppe contre sa poitrine.
« Pardon. Je n'aurais pas dû venir ici. Mais Mme Solène vient de nous faire remettre ça. À tous les salariés. »
J'ai pris la feuille. Il s'agissait d'une convocation à un entretien préalable, rédigée pour chacun d'eux dans le cadre d'un projet de licenciement économique. Les dates avaient été préparées depuis plusieurs semaines. La mienne n'était pas la seule cérémonie organisée pour ce jour-là : dans la salle voisine, des clients fêtaient les cinquante ans de mariage de leurs parents. Tout le monde allait découvrir cette décision en plein service.
« Maman ? Tu étais au courant ? »
Elle a lu l'en-tête. Son visage s'est vidé.
« Je lui avais demandé de ne rien envoyer avant que nous ayons examiné les comptes. Elle m'avait promis. »
Farah a regardé ma robe, puis sa lettre. « On vous a dit qu'il fallait sourire pour les photos. Vous comprenez, Alice ? Elle nous demande de sourire le jour où elle annonce qu'elle veut nous mettre dehors. »
Dans le couloir, j'ai entendu la voix de ma sœur : « Le photographe est prêt ? »
J'ai pris mon téléphone. J'avais une heure avant la mairie et un choix que je n'avais jamais voulu faire en robe de mariée. J'ai appelé le photographe pour lui demander de ne rien publier, puis la mairie pour prévenir d'un possible retard. Enfin, j'ai demandé à Farah de faire entrer les autres salariés dans la petite salle du rez-de-chaussée. Je ne savais pas si je pourrais sauver leur emploi. Je savais seulement que je n'allais pas les laisser seuls avec cette enveloppe.
Gabriel m'a tendu sa veste pour couvrir la robe. « On y va ensemble ? »
« Oui. Mais d'abord, je veux que Solène nous explique pourquoi elle a choisi aujourd'hui. »
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Dans le reflet de la fenêtre, j'ai vu ma mère ramasser le flacon blanc. Elle a lu son étiquette, puis a murmuré : « C'est celui que j'avais rangé sous clé hier. »
Personne n'a parlé. Ma sœur n'avait donc pas improvisé.