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Chapter 5 - Une chambre sans numéro

Mme Perrin nous attendait dans un café face au marché aux poissons. Elle portait une veste de pluie mauve, des baskets fatiguées et un dossier épais dont les élastiques avaient déjà rompu deux fois. Sa fille avait vingt-neuf ans ; elle devait fêter son mariage aux Embruns en mars. L'événement avait été annulé parce que, lui avait-on dit, une fuite d'eau rendait la salle inutilisable.

« J'ai compris qu'il y avait des frais d'annulation, a-t-elle expliqué. Mais pas la disparition de mes cinq mille euros. J'ai appelé trois fois. On m'a répondu que votre sœur était en déplacement. »

Je lui ai demandé la permission de photographier les reçus. Elle m'a répondu qu'elle était venue pour parler, pas pour devenir une pièce dans une guerre familiale. Je me suis excusée et j'ai rangé mon téléphone.

« Dites-moi seulement ce qui vous aiderait aujourd'hui. »

« Qu'on cesse de me dire que j'ai mal lu le contrat. »

La phrase a trouvé un endroit douloureux en moi. Toute ma vie, Solène avait eu cette capacité : transformer une preuve en malentendu, puis un malentendu en faute de celui qui insistait. Mme Perrin avait droit à un examen de son dossier, pas à notre histoire d'enfance.

Gabriel a pris des notes sous son regard. Il ne s'est pas présenté comme mon avocat. Il a simplement proposé de lui envoyer, avec son accord, les coordonnées de la personne indépendante que maman venait de désigner pour recevoir les réclamations. Elle a accepté, à condition que nous lui donnions un délai précis. Nous avons convenu d'un premier retour sous cinq jours ouvrés.

Sur le chemin du retour, le vent soulevait les cartes postales devant la librairie. Gabriel marchait sans me toucher. Je lui ai demandé s'il m'en voulait d'avoir reporté le mariage. Il s'est arrêté près des casiers du port.

« Je ne t'en veux pas. Mais je voudrais savoir si nous allons passer les prochains mois à vivre au rythme des crises de ta sœur. »

« Je n'en sais rien. »

« Moi non plus. Et ça me fait peur. J'avais imaginé que nous rentrerions à Rennes demain, que nous boirions un verre avec nos voisins et que nous ririons de ma cravate. À la place, tu parles de comptes bancaires en dormant. »

Il a ouvert la main. Il y tenait mon alliance, qu'il avait emportée à la mairie la veille. Je l'avais presque oubliée.

« Je veux te donner ça quand tu pourras la regarder sans penser à une facture. »

Je l'ai serré contre moi. Ce n'était pas une déclaration héroïque. C'était mieux : il me disait ce que tout cela lui coûtait sans m'obliger à choisir entre lui et des inconnus. Nous avons décidé de garder chaque soir une heure pendant laquelle le nom de Solène serait interdit.

À l'hôtel, la femme de chambre Joëlle m'attendait devant une porte du deuxième étage. Un petit panneau de cuivre indiquait 28, mais aucun numéro ne figurait sur le plan des réservations. La pièce servait autrefois de lingerie. Depuis trois mois, Solène en gardait seule la clé.

« Je ne vous demande pas de forcer la porte », a dit Joëlle. « Simplement de regarder la facture que j'ai retrouvée dans le local de ménage. Elle parle de meubles livrés ici alors que personne n'a aménagé cette chambre. »

La facture portait le nom d'une société, Aube Conseil, et décrivait des « prestations d'accompagnement commercial ». Aucun meuble. Le numéro 28 avait été ajouté au stylo. Je me suis retenue de sourire : Joëlle avait observé l'hôtel assez longtemps pour remarquer qu'un mot ne faisait pas apparaître un canapé.

Maman nous a rejointes avec le trousseau général. Elle a demandé à Joëlle de rester comme témoin et a ouvert la porte. La pièce ne contenait ni lit ni coffre spectaculaire. Il y avait un bureau démonté, trois fauteuils sous des draps et des cartons de brochures. Sur la table, un cahier de rendez-vous et des plans d'aménagement montraient les Embruns transformés en résidence privée avec accès réservé aux membres. Le restaurant ouvert au quartier avait disparu du dessin.

« Elle voulait fermer la terrasse au public ? » a demandé maman.

« Elle voulait peut-être vendre une autre idée que celle qu'elle vous a présentée », ai-je dit.

Nous n'avons rien emporté. Nous avons photographié l'état de la pièce avec Joëlle, puis refermé en attendant l'inventaire contradictoire. La preuve d'un projet ne suffisait pas à établir une faute ; j'avais appris cela sur les chantiers où une erreur de mesure se répare, mais une accusation lancée sans vérification peut détruire une carrière.

Avant de quitter la chambre 28, Joëlle nous a montré un coin où la poussière dessinait le contour d'une armoire récemment déplacée. Elle ne prétendait pas avoir vu Solène y cacher quoi que ce soit. Elle souhaitait simplement que l'inventaire mentionne qu'un meuble avait changé de place. Maman a pris une photographie générale et inscrit cette observation dans le registre de maintenance. « Nous ne sommes pas des détectives », a-t-elle dit. « Nous sommes responsables d'un établissement dont nous avons trop longtemps laissé les pièces fermées. » Joëlle a approuvé. Elle a ajouté qu'elle voulait pouvoir faire son travail sans se demander si une porte fermée signifiait une consigne de ménage ou une interdiction familiale.

Dans l'escalier, je lui ai demandé depuis combien de temps elle avait l'impression de marcher sur des œufs. « Depuis qu'on a commencé à nous demander de dire aux clients que les chambres étaient complètes quand elles étaient simplement réservées à des visites », a-t-elle répondu. Je lui ai demandé de noter les dates dont elle se souvenait et de transmettre son récit directement au cabinet indépendant. Elle a accepté, puis est repartie changer les draps. Cela m'a rappelé qu'une enquête prend parfois toute la place pour ceux qui la mènent, tandis que les autres doivent continuer à faire les lits.

De retour au rez-de-chaussée, je suis tombée sur Louise, la fille de Solène. Seize ans, les cheveux attachés trop serrés, elle tenait un sac d'école ouvert. Elle avait passé tout le mariage dans les coulisses, occupée à garder les enfants des invités pour échapper aux adultes.

« Tata Alice, est-ce que maman va aller en prison ? »

« Je ne sais pas. Personne ne peut te dire ça aujourd'hui. »

« Elle m'a demandé de supprimer des messages de son téléphone. »

J'ai senti mon ventre se nouer. « Tu n'es pas obligée de faire quoi que ce soit pour elle. Tu as le droit de dire non. »

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Louise a secoué la tête. « Ce n'est pas ce qui me fait peur. C'est qu'elle m'a donné ton numéro hier en me disant : “Si tout tourne mal, appelle Alice.” »

Je l'ai regardée sans comprendre. Derrière toute cette cruauté, ma sœur avait donc envisagé sa propre chute. Elle avait seulement choisi de me faire payer le prix avant d'appeler à l'aide.

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