Chapter 11 - L'homme qui vendait des solutions

Je n'ai pas répondu au message de Solène avant de consulter notre avocate, maître Delaunay. Elle nous recevait dans un bureau de Saint-Malo au-dessus d'une agence immobilière. Une affiche de régate était accrochée au mur. J'ai trouvé rassurant qu'elle ne travaille pas dans une pièce ressemblant à un tribunal de série télévisée.
« Ne lui donnez ni accès supplémentaire ni promesse improvisée, a-t-elle conseillé. Nous pouvons demander officiellement à Aube Conseil de justifier ses prestations et de restituer les sommes perçues indûment si leur absence de fondement se confirme. Une rencontre informelle ne nous apportera pas forcément davantage. »
« Ma sœur me dit de ne pas le rencontrer seule. »
« Écoutons au moins ce qu'elle veut vous dire, mais sans la mettre dans une situation où elle pourrait penser qu'elle doit s'accuser pour obtenir votre pardon. »
J'ai proposé à Solène un rendez-vous en présence de l'avocate et de maman. Elle a refusé. Deux heures plus tard, Marc Vernet a appelé directement l'hôtel, laissant un message poli : il serait dans la région et souhaitait « préserver une relation constructive ». Je n'ai pas décroché. Notre conseil lui a adressé une demande écrite. Il a répondu le jour même en envoyant une présentation commerciale de vingt-neuf pages. Toutes parlaient de repositionnement, de marque et d'expérience client. Pas une seule ne démontrait le service effectivement rendu en échange des paiements.
Gabriel avait pris sa journée pour réparer l'escalier extérieur d'une école. Je l'ai retrouvé sur le chantier à midi. Deux ouvriers déjeunaient assis sur un muret et discutaient de la pluie annoncée pour le week-end. J'ai attendu qu'il pose sa ponceuse.
« Tu crois que je fais trop confiance à l'avocate ? »
« Je crois surtout que tu aimerais qu'elle te dise en une heure si ta sœur est une voleuse ou une femme coincée par quelqu'un de pire. »
« Et toi ? »
« Moi, je ne suis pas payé pour deviner. »
Il m'a tendu un sandwich emballé dans un papier de boulangerie. Nous l'avons partagé au bord du parking. J'ai pris conscience que je n'avais presque rien mangé depuis le matin. Il n'a pas commenté. J'aimais cette manière qu'il avait de prendre soin de moi sans me retirer la capacité de me servir seule.
L'après-midi, Solène est venue à l'hôtel pour récupérer un dossier personnel. Maman avait fait changer les mots de passe de gestion, en respectant les procédures et l'accès nécessaire à la continuité du service. Elle n'avait pas interdit à sa fille de franchir la porte. À la réception, Farah lui a dit bonjour ; Solène n'a pas répondu. J'ai demandé à lui parler cinq minutes dans le salon de papa.
« Marc t'a-t-il menacée ? » ai-je demandé.
Elle a regardé le plancher. « Il m'a promis un investissement. Il disait connaître les banques et savoir convaincre Borel. Les premières études étaient utiles. Après, il demandait des avances pour débloquer la suite. »
« Tu as payé ? »
« Oui. »
« Avec les acomptes de nos clients ? »
Elle a fermé les yeux. « J'ai déplacé de l'argent. Je comptais le remettre dès que le financement tomberait. »
La confession m'a soulagée et horrifiée à la fois. C'était une première vérité. Elle ne suffisait pas à régler la situation.
« Est-ce que maman le savait ? »
« Non. Elle aurait paniqué. »
« Tu as choisi à sa place. Tu as choisi à la place des couples qui t'ont confié leurs économies. »
Elle s'est retournée vivement. « Tu crois que je ne le sais pas maintenant ? »
« Je te demande si tu le savais au moment de signer. »
Solène s'est assise dans le fauteuil de papa. Ses épaules semblaient soudain trop étroites pour son tailleur. Elle m'a raconté les appels de Marc : d'abord encourageants, ensuite insistants. Quand elle avait voulu arrêter, il lui avait rappelé que des virements avaient été faits sans autorisation. Il menaçait de raconter aux banques qu'elle avait détourné les fonds et de la laisser porter seule le risque.
« Et ma robe ? »
Elle a baissé la tête. « Je voulais que tu partes avant le rendez-vous avec Borel. Tu étais en train de poser les bonnes questions. »
« Tu pensais vraiment que je disparaîtrais si tu me faisais honte ? »
« Ça marchait quand nous étions petites. »
Sa franchise m'a frappée plus fort qu'une nouvelle insulte. Je n'ai pas tenté de la consoler. Je lui ai dit qu'elle devait parler à son propre avocat, conserver tous les échanges et cesser immédiatement de contacter les salariés pour influencer leur version. Elle a hoché la tête sans me regarder.
Avant de partir, elle a posé une question que je n'attendais pas. « Est-ce que Louise dort bien chez Nora ? »
« Elle dort. Elle voudrait surtout que tu lui parles sans lui demander de choisir un camp. »
Solène s'est levée. « Je ne sais plus comment lui parler. »
« Commence par lui demander comment elle va. Sans rien ajouter. »
Elle a quitté le bureau. Un instant, j'ai senti le vieux réflexe de la suivre, de proposer une solution, de réparer la scène. Je suis restée assise.
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En fin de journée, notre avocate a reçu un courriel d'Aube Conseil : Marc proposait de restituer quinze mille euros à condition que l'hôtel signe une renonciation générale à toute réclamation. La somme ne couvrait même pas les acomptes litigieux. Nous avons refusé de signer. À la question de maman, maître Delaunay a répondu que l'offre serait conservée, mais ne valait pas reconnaissance certaine de tous les faits.
La pluie a commencé sur les vitres. Je me suis demandé combien de nuits Solène avait passées à écouter ce bruit en pensant qu'un virement finirait par arriver. Puis j'ai pensé à Mme Perrin, qui avait attendu cinq mille euros pendant trois mois. Comprendre ma sœur n'effacerait pas ses victimes.