Chapter 16 - La vérité devant ceux qui travaillaient

Solène a demandé une rencontre avec les représentants du personnel, par l'intermédiaire de son avocate. Karim a d'abord refusé. Il ne voulait pas d'une scène où la fille de la patronne viendrait pleurer pour repartir avec les excuses de ceux qu'elle avait convoqués au licenciement. Farah a proposé une autre solution : une réunion de questions factuelles, en présence de Sabine, sans obligation pour les salariés de participer et sans discussion sur les procédures en cours.
« Elle veut s'expliquer », a dit maman.
« Alors qu'elle accepte d'être contredite », a répondu Farah.
Le mardi, six personnes sont venues. La petite salle des cartes ne ressemblait plus à l'endroit où je m'étais tenue en robe tachée. Sabine y avait installé un tableau de suivi, des verres d'eau et une boîte pour déposer les questions auxquelles on préférait ne pas donner son nom. Solène est entrée sans tailleur neuf, dans un pantalon sombre et un pull gris. Son avocate s'est assise près de la porte, après avoir expliqué que certaines questions financières relevaient encore de vérifications.
Solène a lu une courte déclaration. Elle reconnaissait avoir envoyé les convocations sans informer clairement sa mère de leur calendrier ni consulter comme il fallait les personnes concernées. Elle reconnaissait avoir déplacé des fonds entre comptes et signé des engagements dont elle n'avait pas mesuré les conséquences. Elle annonçait qu'elle ne reprendrait pas la gestion de l'hôtel pendant l'audit.
« Vous dites que vous n'aviez pas mesuré les conséquences, a repris Joëlle. Pourtant, vous saviez que je remboursais un prêt et que mon mari ne travaillait plus depuis son opération. »
Solène a levé les yeux. « Oui. Je le savais. »
« Alors pourquoi avoir choisi notre journée de travail pour nous donner ces lettres ? »
« Parce que je voulais que la décision paraisse déjà prise. Je pensais que si les gens commençaient à discuter avant le rendez-vous bancaire, tout s'effondrerait. »
Personne n'a répondu tout de suite. C'était une réponse terrible. Elle expliquait le geste sans l'excuser, et Solène n'a pas tenté de la rendre plus jolie.
Karim a demandé si elle s'était servie du compte des acomptes pour payer des dépenses de conseil. Elle a confirmé certains virements, tout en laissant à son avocate le soin de préciser que le détail resterait établi par l'expertise. Farah lui a demandé pourquoi elle lui avait menti au sujet de la visite de Borel. Solène a répondu qu'elle craignait les questions. Farah a reposé sa question : « Vous nous avez donc caché le projet parce que vous pensiez que nous dirions non ? » Solène a dit oui.
J'étais assise au fond. J'avais envisagé de prendre la parole sur la colle, puis j'y ai renoncé. Je pouvais parler de ma robe ailleurs. Cette réunion appartenait aux salariés, qui n'avaient pas besoin d'assister à une concurrence des souffrances.
Théo, le plus jeune, a sorti un papier de sa poche. « Je voulais demander si vous pensiez qu'on était tous remplaçables. Parce que vous m'avez dit ça le jour où j'ai raté une assiette. »
Ma sœur a blêmi. Elle ne se souvenait visiblement pas de cet échange. Théo, lui, avait conservé la phrase avec une précision de comptable. Solène s'est excusée auprès de lui, sans ajouter qu'elle était stressée. C'était peut-être le premier pardon de sa vie auquel elle ne demandait rien en retour.
À la dernière question, Farah a sorti son propre carnet. Elle avait noté les dates où des clients lui avaient demandé des précisions sur les acomptes. « Je ne vous ai pas accusée à l'époque, a-t-elle dit à Solène. Je vous ai prévenue. Vous m'avez répondu que je devais faire mon travail. Est-ce que vous comprenez pourquoi je ne peux plus me contenter de vos excuses ? » Solène a répondu qu'elle comprenait et que les demandes seraient désormais traitées par une personne extérieure à la gestion passée. Farah a répliqué qu'elle attendrait de le voir fonctionner avant de se déclarer rassurée.
Théo a ensuite demandé si les représentants pourraient consulter un compte rendu écrit de la réunion avant qu'il soit transmis à toute l'équipe. Sabine l'a accepté. Chacun a relu les phrases qui lui étaient attribuées et corrigé une formulation trop large. Nous avons perdu un quart d'heure ; nous avons gagné le droit de ne pas revivre la réunion sous la forme d'un récit arrangé par la personne la plus puissante.
La réunion s'est arrêtée au bout d'une heure. Certains employés avaient obtenu des réponses ; d'autres étaient en colère davantage encore. Farah a dit que ce serait normal. « Ce n'est pas parce qu'on entend la vérité qu'on doit immédiatement aller mieux. » Sabine a annoncé que les représentants recevraient par écrit les mesures proposées et les points toujours incertains. Les convocations n'étaient pas une décision finale ; leur traitement serait revu avec des professionnels compétents et les procédures requises.
Dehors, Solène attendait sous l'auvent. Je l'ai rejointe sans savoir ce que j'allais dire.
« Tu étais là », a-t-elle constaté.
« Oui. Je n'ai pas parlé. »
« Tu aurais pu. »
« Il y aura un moment pour nous deux. Ce n'était pas celui-là. »
Elle a contemplé le parking. « Ils me détestent. »
« Ils ont peur pour leur travail. Ce n'est pas la même chose. Tu ne peux pas leur demander de s'occuper de la façon dont tu te sens après leur avoir fait ça. »
Elle a hoché la tête. Puis elle a sorti de son sac un carnet de rendez-vous couvert de notes. « Marc m'a demandé de lui envoyer les noms des couples dont les acomptes étaient les plus importants. Je l'ai fait. Je ne sais pas ce qu'il a utilisé ensuite. »
Je n'ai pas pris le carnet. Je lui ai demandé de le transmettre directement à son avocate pour que les pièces soient traitées correctement. Solène a eu un sourire douloureux. « Tu ne veux même plus toucher quelque chose que je te donne ? »
« Je veux que ce soit utilisable. Ce n'est pas une punition. »
Sur le seuil, maman est apparue avec deux manteaux : le sien et celui que Solène avait oublié dans la salle. Elle l'a tendu à sa fille sans l'embrasser. Solène l'a pris, a murmuré merci et s'est éloignée. J'ai vu maman la suivre des yeux, prête à courir après elle. Puis elle s'est tournée vers moi.
May you like
« Comment fait-on pour aimer quelqu'un quand il vous oblige à lui dire non ? »
Je n'avais pas de réponse définitive. « On commence peut-être par ne pas retirer le non. »