Chapter 29 - Les fleurs qu'on a recousues

Élise m'a remis ma nouvelle robe quatre jours avant la cérémonie. La soie crème tombait simplement, sans traîne interminable. Les manches portaient quelques fleurs de dentelle récupérées sur la première robe et d'autres que maman avait cousues en suivant le patron original. Elles n'étaient pas identiques ; de près, on distinguait les fils et les gestes des deux périodes. Je les ai regardées comme on regarde les traits d'un visage aimé qui a vieilli.
« Elle n'est pas parfaite », a dit maman, presque timidement.
« Elle est exactement celle que je veux. »
Je l'ai essayée dans l'atelier d'Élise. Nora ajustait une épingle, Gabriel attendait dans le couloir en lisant une revue de bricolage pour éviter de la voir avant le jour prévu. Ce petit rituel n'était pas une superstition ; j'avais seulement envie qu'il découvre la robe avec les autres, sans connaître chaque couture.
Maman a pris une photographie avec ma permission. Elle l'a conservée sur son téléphone, sans l'envoyer à toute la famille. Nous avions appris à demander avant de transformer les moments des autres en nouvelles à raconter. Élise a emballé l'ancienne robe séparément, avec son dossier de conservation. Je savais désormais ce qu'elle était devenue. Elle n'était ni un trophée de vengeance ni un objet maudit : une preuve matérielle d'une journée difficile, que je pourrais choisir de regarder ou non.
Nora m'a accompagnée dans un café après l'essayage. Elle a commandé deux tartes au citron et m'a demandé si j'avais peur. J'ai dit que oui. Pas seulement de Solène. J'avais peur d'attendre tellement de cette cérémonie qu'une pluie, un retard ou une fausse note me donne à nouveau le sentiment d'avoir perdu ma chance.
« Alors choisissons ce qui compte vraiment », a proposé Nora. « Est-ce que tu veux que Gabriel soit là ? »
« Oui. »
« Est-ce que tu veux pouvoir dire oui librement ? »
« Oui. »
« Et le reste ? »
J'ai regardé ma tarte. « Le reste peut être un peu de travers. »
Elle a levé sa fourchette comme un verre. Nous avons trinqué avec deux bouchées de citron. Je n'avais pas besoin que Nora me répète que tout irait bien. Elle me rappelait ce que je voulais protéger, ce qui était différent.
Pour les derniers préparatifs, Nora a constitué une liste très courte. Les papiers pour la mairie, les alliances, les vêtements, les témoins, le transport et le numéro de la personne chargée du dîner. Elle a rayé trois idées de décoration auxquelles personne ne tenait vraiment. « Je voudrais que vous soyez présents à votre mariage, pas que vous dirigiez une foire », a-t-elle déclaré. Nous avons approuvé. Le temps gagné a servi à appeler la grand-mère de Gabriel, qui ne pouvait pas venir : nous lui avons promis un album, pas une retransmission compliquée qui nous aurait fait regarder des écrans pendant la cérémonie.
Le soir, maman m'a envoyé la photographie de sa propre robe de mariée, une jupe courte qu'elle avait cousue à la hâte parce que le magasin n'avait pas reçu le tissu promis. Elle avait l'air heureuse et décoiffée. « Je ne t'ai jamais raconté que j'avais renversé du café dessus avant la mairie », écrivait-elle. J'ai ri en lui répondant qu'elle aurait pu commencer notre réconciliation par cette histoire. Elle m'a envoyé un simple cœur. Je n'avais plus besoin d'une longue explication pour savoir qu'elle pensait à moi.
La veille du mariage, Gabriel et moi sommes allés au concert qu'il avait choisi. Une petite salle rennaise accueillait un quatuor qui jouait des musiques de films. Pendant une heure et demie, je n'ai pas pensé aux comptes de l'hôtel. J'ai ri lorsque le violoniste a cassé une corde et qu'il a demandé au public de patienter pendant qu'il changeait d'instrument. Personne n'a exigé qu'on rembourse la soirée ; les gens ont applaudi son retour. Une interruption n'empêchait pas forcément une belle fin.
Après le concert, nous avons marché jusqu'à notre appartement. Gabriel m'a demandé si je souhaitais encore dormir séparément avant la cérémonie, comme Nora l'avait proposé en plaisantant. J'ai répondu que non. Nous avions trop attendu pour jouer à nous manquer volontairement. Nous avons préparé nos vêtements, vérifié les papiers nécessaires et posé les alliances dans leur petite boîte. Puis nous nous sommes couchés ensemble, comme les soirs ordinaires.
« Tu te rends compte ? » a murmuré Gabriel. « Demain, les gens vont s'attendre à ce que je sois un peu ému. »
« Tu pourras même pleurer. Ce ne sera pas une faute de mise en scène. »
Il a souri dans l'obscurité. « Et toi ? »
« Je crois que je vais beaucoup rire. »
Le lendemain matin, ma mère est venue avec une boîte de biscuits et un nécessaire à couture. Elle ne m'a pas demandé si la robe allait bien ; elle a simplement posé le matériel au cas où. Elle m'a embrassée sur le front et m'a dit qu'elle était fière de la femme que j'étais devenue, même si elle avait mis trop longtemps à le dire sans réserve.
« Je n'ai plus envie que tu restes à l'hôtel pour me prouver que tu m'aimes », a-t-elle ajouté.
J'ai senti mes yeux se remplir. « Et moi, je reviendrai parce que j'en ai envie, pas parce que j'ai peur de te décevoir. »
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Nous nous sommes tenues un moment dans la cuisine. Le téléphone a sonné : Farah annonçait que le restaurant était prêt pour le dîner du soir. Maman a répondu qu'elle avait confiance en Sabine et qu'elle rappellerait après la cérémonie. Elle a raccroché sans trembler.
Quand Nora est venue me chercher pour aller à la mairie, la nouvelle robe reposait sur une chaise. J'ai passé la main sur la petite fleur cousue à l'ourlet. Les deux initiales étaient toujours là, les miennes et celles de maman. Cette fois, nous n'avions rien caché à personne. Nous étions simplement prêtes à partir.