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Chapter 2 - Les enveloppes sous les assiettes

Au rez-de-chaussée, l'hôtel des Embruns sentait le beurre chaud, le café et les fleurs coupées. Un adolescent en chemise blanche cherchait sa table pour l'anniversaire de ses grands-parents. Il m'a adressé un sourire qu'il a perdu en voyant les taches de ma robe dépasser de la veste de Gabriel. J'aurais voulu lui dire que la journée n'était pas gâchée, pas encore. Je n'en étais pas sûre.

Farah nous a conduits dans l'ancienne salle des cartes, à côté de la bibliothèque. Douze employés y étaient déjà réunis. Karim, le chef de cuisine, gardait son tablier. Joëlle, responsable des chambres, avait les yeux rouges. Théo, qui venait d'être embauché à la plonge, tenait son enveloppe sans l'ouvrir.

« Je ne suis pas venue vous promettre un miracle », ai-je commencé. « J'ai découvert ces lettres à l'instant. Ma mère me dit qu'elle n'avait pas autorisé leur envoi. Nous allons vérifier ce qui peut l'être. En attendant, personne n'a à signer un document sous pression. »

« Facile à dire quand vous avez un métier ailleurs », a répliqué Karim.

Il n'avait pas tort. Je restaurais des bâtiments anciens à Rennes. J'avais fui l'hôtel après avoir passé mon adolescence à porter des plateaux pour des adultes qui me disaient que c'était une chance de travailler en famille.

« Oui, ai-je répondu. C'est précisément pour cela que je ne vais pas décider à votre place. Dites-moi ce qu'on vous a annoncé. »

Joëlle a ouvert sa lettre. « Une réorganisation. Suppression envisagée de nos postes. Et une réunion individuelle à laquelle on nous demande de venir sans faire de vagues. »

« Le document ne dit pas qu'on est licenciés ce soir », a observé Farah. « Mais elle nous traite déjà comme si c'était fait. »

Dans le cadre de la porte, Solène est apparue avec un sourire de cérémonie. Elle avait changé de robe : le bordeaux de la suite avait cédé la place à un tailleur ivoire. Sa voix portait sans effort.

« Alice, ta place est avec ton fiancé. Nous réglerons ça lundi. »

« Pourquoi aujourd'hui ? »

« Parce que les convocations devaient partir avant la fin du mois. »

« Nous sommes le douze juin. »

Une vague de murmures a traversé la pièce. Solène m'a dévisagée, contrariée que je sache encore lire un calendrier.

« Les choses se décident au siège, pas dans une pièce où chacun pleure sur son sort. »

« Quel siège ? a demandé Karim. L'hôtel n'a pas de siège à Paris. »

« Le groupe avec lequel nous discutons », a-t-elle lâché.

Ma mère est entrée derrière elle. « Avec lequel TU discutes. Je n'ai signé aucune vente. »

Solène a soufflé, assez fort pour que tous l'entendent. « Maman, s'il te plaît, pas devant le personnel. »

« Il s'agit de leur travail. Ils ont le droit d'entendre. »

Ma mère avait toujours préféré fermer une porte plutôt que traverser une dispute. Je n'avais pas imaginé entendre cette phrase dans sa bouche. Je lui ai trouvé un air épuisé, mais droit.

Solène a redressé ses épaules. « L'établissement perd de l'argent. Les clients veulent autre chose. Un acheteur propose de sauver ce qui peut l'être. »

« En supprimant nos postes ? » a demandé Joëlle.

« En créant un hôtel d'un autre niveau. »

« Notre niveau, c'est lequel ? » a murmuré Théo.

Le silence est tombé. J'ai regardé Solène. Elle savait organiser une salle, retenir le nom d'un gros client et repérer une nappe tachée à vingt mètres. Elle savait aussi blesser sans utiliser un mot grossier.

« Est-ce que cet acheteur a visité les chambres ? » ai-je demandé.

« Oui. »

« Quand ? »

« Tu n'as pas à savoir tout ce que je fais. »

Farah a levé la main comme au collège. « Mardi dernier, un monsieur a pris des photos du couloir du personnel. Il m'a demandé combien nous étions en CDI. Vous m'avez dit que c'était pour les assurances. »

Solène s'est tournée vers elle. « Vous êtes payée pour accueillir, pas pour interpréter. »

Gabriel a fait un pas, puis s'est arrêté à ma hauteur. Il n'avait pas besoin de parler à ma place. J'ai inspiré et demandé à Farah si elle accepterait de noter exactement ce dont elle se souvenait. Elle a répondu oui.

Je savais seulement que ma mère détenait l'hôtel en nom propre depuis le décès de papa. Solène disposait d'un mandat de gestion pour les opérations courantes, pas d'un droit de vendre les murs sans consulter la propriétaire. Son assurance me donnait l'impression d'un étage supplémentaire dans un bâtiment que je croyais connaître.

« La discussion est terminée », a annoncé Solène. « Le cocktail commence dans vingt minutes. »

« Pas tant que tu ne nous auras pas expliqué le projet », a dit ma mère.

Ma sœur a jeté un coup d'œil au couloir. Deux serveurs y attendaient avec des plateaux de petits fours, ne sachant plus s'ils avaient le droit de passer.

« Tu veux donc que je leur dise la vérité ? Très bien. Le prochain versement bancaire n'arrivera pas sans l'accord du repreneur. Et sans ce versement, il n'y aura pas de paie à la fin du mois. »

Karim a posé ses deux mains à plat sur la table. « Vous nous annoncez ça le jour d'un mariage ? »

« Je viens de vous annoncer ce qui se passe. »

Elle est partie avant qu'on puisse lui répondre. Ma mère s'est assise lourdement. J'ai repris les lettres une à une ; elles portaient toutes la même signature numérisée. Une chose me frappait : le mot « repreneur » n'apparaissait nulle part. On préparait les employés à disparaître, tout en promettant à ma mère de sauver l'hôtel.

Nora m'a appelée depuis le couloir. « La mairie attend notre confirmation. La salle est libre seulement jusqu'à quinze heures trente. »

J'ai regardé Gabriel. Il m'a répondu avant que je formule ma question : « Je veux t'épouser, Alice. Je veux aussi que tu puisses dire oui sans avoir l'impression d'abandonner douze personnes dans cette pièce. On peut choisir une autre date. »

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J'ai annoncé le report de la cérémonie. Les employés ont d'abord baissé les yeux, comme si on leur avait demandé de porter cette décision. Je leur ai dit qu'elle m'appartenait. Karim m'a tendu une serviette propre pour couvrir la colle sur la robe.

Lorsque je suis sortie, un homme au manteau clair attendait devant l'ascenseur. Il s'est présenté comme Étienne Borel, représentant du groupe Horizon Littoral. « Votre sœur m'a dit que vous aviez déjà approuvé notre projet. J'aimerais beaucoup savoir pourquoi votre mère vient de me laisser un message affirmant le contraire. »

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