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Chapter 30 - Le jour que personne ne pouvait nous voler

Le ciel était gris, bien sûr. À Port-Lannic, le ciel choisit rarement de faire plaisir aux photographes. Mais la pluie s'est arrêtée dix minutes avant notre arrivée à la mairie, et la lumière sur les pavés semblait lavée de frais. Gabriel attendait devant les marches, dans un costume bleu sombre qu'il avait fait retoucher pour pouvoir respirer. Son visage avait la même expression que lorsque nous avions trouvé notre appartement : l'étonnement de quelqu'un qui voit enfin devant lui une chose qu'il avait seulement osé imaginer.

« Tu es magnifique », a-t-il murmuré.

« La robe a survécu au trajet. C'est déjà un exploit. »

Il a ri. Puis son regard est descendu vers les petites fleurs de dentelle. Il n'a pas demandé quelles étaient les anciennes ni les nouvelles. Il m'a tendu sa main. Je l'ai prise.

Nos témoins étaient Nora et Antoine, le meilleur ami de Gabriel. Maman se tenait au premier rang, près de Mme Guilloux, que nous avions invitée après avoir découvert combien d'histoires de notre famille elle connaissait. Louise était assise entre son père et Solène. Ma sœur portait une robe discrète et regardait droit devant elle. Lorsqu'elle m'a aperçue, elle s'est levée comme les autres. Son regard est passé sur la robe, puis il est revenu vers mon visage. Elle n'a rien dit. Je lui ai adressé un signe de tête, et cela a suffi pour ce jour-là.

La cérémonie civile a commencé à l'heure. L'officier d'état civil a rappelé les engagements du mariage ; nous avons répondu clairement. Quand est venu mon tour de dire oui, j'ai pensé à toutes les personnes qui avaient essayé de parler à ma place : papa autrefois, maman parfois, Solène trop souvent. Je les aimais d'une manière ou d'une autre, mais je n'étais plus obligée de leur confier ma voix.

« Oui », ai-je dit.

Gabriel a répondu à son tour, la gorge serrée. Antoine a fait tomber son stylo en voulant signer le registre. Nora a retenu un fou rire. Le mariage a continué. Personne n'a prétendu que la chute du stylo annonçait un mauvais sort. Nous avons signé, échangé nos alliances et embrassé nos proches sous les applaudissements.

Sur les marches, ma mère m'a serrée dans ses bras. « Je suis tellement heureuse », a-t-elle répété. Elle n'a pas ajouté qu'elle espérait que Solène le soit aussi, ni qu'il faudrait faire un effort de famille avant les photos. Elle m'a laissée être au centre de ma journée sans réclamer une réparation immédiate pour tout le passé.

Solène a attendu que les invités s'éloignent vers les voitures. Elle s'est approchée de Gabriel et de moi, les mains ouvertes.

« Je ne vais pas prendre de photo avec vous si vous ne le souhaitez pas », a-t-elle dit. « Je voulais seulement vous féliciter. Et te dire, Alice, que je suis désolée. Je continuerai à faire ce que j'ai à faire, même si tu ne me pardonnes pas aujourd'hui. »

J'ai regardé Louise, qui discutait avec Antoine des oiseaux sur le toit. Puis je suis revenue vers ma sœur.

« Merci d'être venue sans faire de cette journée la tienne. Nous parlerons un autre jour. »

Elle a accepté. Son sourire n'était ni triomphant ni brisé. C'était celui d'une femme à qui il restait du chemin, et qui n'exigeait plus que les autres courent le faire à sa place.

Nous avons rejoint les Embruns pour un dîner simple. Sabine avait prévu un menu avec Karim, payé selon les devis convenus et organisé par l'équipe dans ses horaires. Le restaurant donnait sur la mer ; les tables étaient décorées de branches de verger et de petites bougies. Aucun mur de fleurs ne cachait la sortie. Les clients qui dormaient à l'hôtel avaient été informés du dîner privé et disposaient des services prévus. Nous ne voulions plus créer notre fête aux dépens de ceux qui n'y avaient pas choisi de participer.

Au milieu du repas, Farah est venue nous annoncer que la grand-mère de Claire et Mathieu avait laissé un message de félicitations. Mme Perrin avait également envoyé une carte, précisant qu'elle avait bien reçu la dernière échéance du remboursement convenu. Plusieurs dossiers restaient à finaliser, et les démarches contre Marc suivaient encore leur cours ; nous ne les avions pas transformés en conte de fées. Pourtant, ce soir-là, nous avions le droit de constater ce qui avait été accompli.

Maman a demandé la parole pour un toast très court. Elle a remercié Gabriel de m'aimer sans me demander de devenir quelqu'un d'autre, puis elle m'a regardée.

« Quand ton père a ouvert cet hôtel, il croyait qu'on pouvait toujours réparer un objet cassé. Il se trompait parfois. Certaines choses se remplacent ; d'autres laissent une marque. Ce que j'ai appris cette année, c'est qu'on ne répare pas les gens en leur disant de ne plus avoir mal. On leur demande ce dont ils ont besoin. Et on reste assez longtemps pour entendre la réponse. »

Elle s'est arrêtée, émue. Karim lui a tendu son verre d'eau. Elle a repris : « À Alice et Gabriel. Qu'ils n'aient jamais peur de se dire la vérité. »

J'ai pleuré. Je m'étais promis de rire, et j'ai fait les deux. Gabriel a posé son front contre le mien pendant que la salle applaudissait. Dans le jardin, le vent secouait doucement les pommiers. Louise avait dessiné une petite carte pour nous : deux silhouettes sous un arbre, avec suffisamment de place pour les autres sans qu'aucune personne y soit obligée.

Plus tard, nous avons dansé sur une chanson que nous avions écoutée dans notre cuisine à Rennes. Les pas de Gabriel n'étaient pas meilleurs qu'en juin ; les miens non plus. Nous avons heurté une chaise et présenté nos excuses à son occupant, qui s'est mis à rire. À travers les fenêtres, je voyais les lumières du port et la terrasse redevenue accessible. Les Embruns n'était pas sauvé pour l'éternité. Il avait une direction, un plan, une équipe et des comptes qu'on regardait enfin en face. C'était une espérance solide, faite de travail plutôt que de slogans.

Avant de partir, je suis montée une dernière fois dans la suite où Solène avait versé la colle. La pièce était vide et propre. Le miroir reflétait un bouquet oublié sur la coiffeuse. Je m'y suis regardée, dans ma nouvelle robe, puis j'ai éteint la lumière. Je n'avais pas besoin de rejouer la scène pour lui donner une autre fin. Elle avait eu lieu. J'avais souffert. Et j'étais descendue vivre la suite.

Gabriel m'attendait dans l'escalier, nos sacs à la main. Nous partions trois jours, pas deux semaines : assez pour marcher, dormir et nous retrouver, sans prétendre que le bonheur avait besoin d'une destination lointaine. Il m'a demandé si j'avais oublié quelque chose.

J'ai vérifié mon téléphone, mes clés, les alliances. Puis j'ai levé la tête.

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« Non. Tout ce qui compte vient avec nous. »

Nous avons franchi la porte de l'hôtel ensemble. Personne ne nous a retenus. Dans la voiture, Gabriel a lancé une vieille chanson française dont il ne connaissait que le refrain. Je l'ai chanté faux avec lui. Sur la route qui quittait Port-Lannic, nous avons ri jusqu'au premier virage. C'était notre jour. Enfin.

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