Chapter 7 - Le salon de mon père

Le bureau de papa se trouvait derrière le bar, dans une pièce si étroite que les dossiers y étaient rangés jusqu'au plafond. Il disait toujours que les clients avaient droit à l'espace et que le patron pouvait bien se contenter du placard. Depuis sa mort, personne n'avait changé la vieille lampe verte ni la photographie d'une course cycliste où il apparaissait couvert de boue. Sur le sous-main, maman avait laissé son stylo préféré, vide depuis deux ans.
« Je ne viens plus ici », a-t-elle admis.
Elle m'avait proposé de trier les archives de gestion qui nous permettraient de comprendre les relations bancaires. Je la suivais comme autrefois, quand elle m'envoyait apporter les factures à papa pendant qu'il téléphonait. Nous étions seules, et cela aussi constituait une nouveauté.
« Tu n'as pas à tout me raconter aujourd'hui », ai-je dit.
« Il faut pourtant que tu saches pourquoi j'ai laissé faire. »
Elle a sorti un cahier de comptes à la couverture orange. Papa y notait les sommes confiées aux fournisseurs et, dans une autre colonne, des choses qui n'avaient pas de prix : « Karim : mère hospitalisée, prévoir horaires adaptés », « Farah : fille diplômée, fleurs ». J'ai passé le doigt sur sa grosse écriture. Il avait parfois été sévère avec nous, parfois injuste. Je retrouvais ici un homme attentif que je n'avais pas toujours connu.
« Quand il est tombé malade, a poursuivi maman, je ne pouvais plus lire une facture sans entendre qu'il allait mourir. Solène a pris les appels. Au début, c'était une aide. Puis chaque question que je posais lui semblait une accusation. J'ai reculé. »
« Tu lui as donné tout le pouvoir. »
« Oui. Parce que j'avais peur de perdre aussi ma fille qui restait. »
Je l'ai regardée. Elle ne m'avait jamais reproché franchement mon départ pour Rennes, mais chacune de ses invitations était accompagnée d'une remarque sur la loyauté. J'avais fini par lui téléphoner moins souvent, persuadée que notre relation ne tenait que par le devoir.
« Tu aurais pu me demander de revenir, ai-je dit. Pas pour diriger l'hôtel. Pour t'aider. »
« J'avais honte de te rappeler après t'avoir dit de partir si tu trouvais cette maison si étouffante. »
Le mot « honte » est resté entre nous. Je me souvenais de cette dispute : j'avais vingt-trois ans, reçu une proposition dans un cabinet d'ingénierie, et papa avait annoncé devant les serveurs que je préférais sauver des murs inconnus plutôt que notre propre hôtel. Maman n'avait rien dit. Solène avait souri d'un air victorieux. Ce soir-là, j'étais partie avec deux valises, convaincue qu'on me laisserait respirer seulement si je disparaissais.
« Je n'aurais pas dû te laisser partir avec ces mots-là », a dit maman.
« Je n'aurais pas dû attendre douze ans pour te dire à quel point ils m'avaient fait mal. »
Elle a tendu sa main. Je l'ai prise. Nous n'avons pas prétendu que cela effaçait douze ans. Une porte s'ouvrait simplement dans une pièce où nous avions longtemps préféré parler des rideaux.
Les archives ont révélé un élément pratique : papa avait constitué un fonds de réserve pour les travaux de toiture. Son dernier versement y figurait. Les relevés récents, obtenus par la banque sur demande de la propriétaire, montraient qu'une grande partie avait été transférée vers le compte courant de l'hôtel après son décès. Les dépenses correspondantes n'étaient pas identifiables sur les pièces que Solène nous avait remises.
« Il faut demander les justificatifs avant de dire que l'argent a été pris », ai-je rappelé. Maman a approuvé. Nous avions payé assez cher les accusations improvisées pour ne pas en fabriquer de nouvelles.
À midi, Joëlle est venue demander la permission d'ouvrir le salon aux salariés pour déjeuner ensemble. Maman a répondu oui. Nous avons mangé une omelette de Karim sur la grande table où papa signait jadis les contrats. Théo a raconté ses cours du soir de comptabilité. Farah a proposé un tableau de réservations qu'elle tenait depuis des années dans un carnet personnel, parce que le logiciel tombait souvent en panne. Les pages étaient lisibles, datées, précises : une mémoire des gestes quotidiens, pas un document conçu pour accuser quiconque.
« Je peux vous donner des copies si Mme Le Bris pense que cela sert », a-t-elle dit.
Après le déjeuner, Karim m'a proposé de visiter la réserve avec lui. Il voulait comprendre pourquoi le prix des denrées avait augmenté alors que la fréquentation baissait. Certaines commandes avaient été calibrées pour des réceptions annoncées comme certaines ; une fois annulées, les produits secs restaient en stock et le frais finissait perdu. Il m'a montré un tableau construit avec Théo pour rapprocher les achats des événements confirmés. « Vous voyez, a-t-il dit, je ne demande pas qu'on me raconte des secrets de famille. Je demande qu'on arrête de me faire préparer cent repas pour quarante personnes. » Je lui ai promis de transmettre cette demande à Sabine, sans la déformer en leçon morale.
En revenant vers le bureau, j'ai trouvé maman penchée sur le carnet orange. Elle avait entouré une note de papa : « Demander à Solène ce qu'elle désire, pas seulement ce qu'elle peut faire. » Elle ne se souvenait pas qu'il lui en eût parlé. Nous n'avons pas conclu que cette phrase changeait toute sa vie ; elle révélait seulement qu'il avait, à un moment, aperçu la difficulté et peut-être manqué le courage d'en parler.
À quinze heures, Solène est apparue dans le bureau. Elle s'est immobilisée devant les assiettes vides et les manteaux accrochés derrière la porte.
« Vous avez transformé son bureau en cantine ? »
Maman s'est levée. « Nous avons déjeuné ensemble. Ton père l'aurait fait aussi. »
« Papa n'aurait pas laissé n'importe qui fouiller ses dossiers. »
« Ce sont les dossiers de l'hôtel, Solène. »
Elle a regardé le cahier orange. Pour la première fois, son expression a été celle d'une enfant qui rentre trop tard et découvre que quelqu'un a attendu son retour.
« Il m'avait promis que je prendrais sa place », a-t-elle murmuré.
« Il t'avait demandé de veiller sur les gens », a répondu maman.
« C'est facile à dire après coup. »
Elle a quitté la pièce avec tant de hâte qu'elle a heurté la porte. Je l'ai suivie jusqu'au couloir, mais elle m'a fait signe de rester en arrière. Je lui ai obéi.
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Une heure plus tard, Mme Le Bris nous a appelées. Elle avait identifié un paiement à Aube Conseil enregistré à deux reprises, avec le même numéro de facture et deux dates différentes. « Cela peut être une erreur de saisie, a-t-elle dit. Mais une seule société a encaissé deux fois. Nous allons demander qui a autorisé les virements. »
Maman a refermé le cahier orange. Derrière nous, la lampe verte éclairait le bureau vide de papa, comme si quelqu'un avait enfin pensé à y revenir.