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Chapter 10 - La réunion où personne ne me croyait

Mon cabinet me convoqua le mercredi suivant. Pas une conversation amicale autour d’un café : une réunion avec la directrice des ressources humaines, le responsable de la conformité et mon associée, Valérie Marchand. Leurs visages étaient graves. Je connaissais assez bien ce genre de réunion pour reconnaître le poids des mots qui ne seraient pas prononcés.

« Gérard Moreau affirme que vous avez agi comme consultante officieuse de son entreprise », commença le responsable conformité. « Il nous a transmis des documents portant votre nom et notre logo. »

Je posai ma pièce d’identité sur la table, plus pour occuper mes mains que par nécessité.

« Je n’ai jamais été mandatée pour Bâtir Rhône. Notre politique interdit les missions non déclarées, et je l’ai toujours respectée. Je conteste les documents. »

Valérie croisa les bras. « Pourquoi ne nous avez-vous pas informés plus tôt des soupçons qui pesaient sur votre père ? »

« Parce que j’enquêtais uniquement sur l’utilisation de mon identité et que j’ai saisi une avocate. J’aurais dû signaler immédiatement le risque de mise en cause du cabinet. C’est une erreur de jugement, pas une mission cachée. »

La vérité me coûtait moins que les contorsions que mes parents exigeaient. J’avais tardé à prévenir mon employeur par honte. Le dire ne blanchissait pas mon père, mais cela permettait de discuter d’un vrai problème.

La réunion dura trois heures. On me demanda les dates de mes déplacements, les accès professionnels utilisés, la nature de mes relations avec les fournisseurs en cause. Je répondis aux questions factuelles, renvoyant aux autorités les pièces qui relevaient d’une enquête. Le cabinet me plaça temporairement à l’écart des missions liées au secteur du bâtiment pendant son contrôle interne, sans conclure à ma responsabilité.

Dans l’ascenseur, Valérie me retint.

« Je te connais depuis sept ans. Je ne pense pas que tu aies monté un système pour ton père. Mais tu comprends pourquoi je ne peux pas te demander de continuer comme si de rien n’était ? »

« Oui. »

« Fais-toi accompagner. Et tiens-nous informés dans les limites que ton conseil t’indiquera. »

Je sortis avec une sensation d’échec, même si personne ne m’avait licenciée. Mon père avait réussi à salir l’endroit où je m’étais construite loin de lui.

Salomé m’attendait au coin de la rue. Elle ne me demanda pas si ça allait. Elle avait apporté un sandwich et deux bouteilles d’eau, car je sautais les repas depuis l’agression.

« J’ai une nouvelle qui ne concerne pas ton père », dit-elle.

« Une nouvelle heureuse ? »

« Sami, le fils de Nadia, a gagné un concours de dessin à l’école. Il a dessiné un camion avec dix roues et une maison sur le toit. »

Je souris en déballant le sandwich. Le monde continuait d’exister hors de ma famille.

Nous parlâmes ensuite de la plainte et des documents. Le cabinet de Salomé avait identifié un moyen de demander que la banque vérifie l’origine des fichiers remis par Bâtir Rhône. Les métadonnées et traces de transmission pouvaient être utiles, mais elles devraient être examinées correctement.

Au même moment, Nadia téléphona. Les salariés avaient tenu leur assemblée ; ils avaient désigné des représentants pour demander une réunion urgente et les informations sur les salaires. Fabrice Mornay avait tenté d’imposer une confidentialité totale et promis des paiements dans quinze jours. Nadia avait refusé de signer quoi que ce soit sans conseil.

« On a peur », dit-elle, « mais on n’est plus chacun dans son coin. »

Durant les deux jours suivants, j’établis avec mon médecin et mon employeur un rythme réaliste pour ma reprise. Je pouvais lire une heure sans malaise, puis la lumière des écrans réveillait mon mal de tête. J’avais autrefois considéré ces limites comme des obstacles à surmonter en travaillant davantage. Il me fallut apprendre à arrêter le minuteur sans me traiter de faible.

Valérie me confia une tâche simple : relire une procédure de contrôle interne sans accéder aux dossiers litigieux. Je trouvai trois formulations ambiguës et proposai des corrections. Elle ne me félicita pas avec excès ; elle discuta les corrections comme elle l’aurait fait avant la réception. Ce traitement ordinaire me donna presque envie de pleurer.

À la pause, Agnès vint s’asseoir près de moi. « Tu sais que si tu restes quinze minutes de moins, personne ne déposera plainte contre ton ordinateur ? »

« J’espère que l’ordinateur le comprend. »

Elle me fit promettre de quitter le bureau à l’heure fixée. Je m’y tins. En rentrant, j’achetai des fleurs pour mon balcon. Elles n’avaient ni la forme ni la blancheur des roses de Camille. Elles étaient violettes, fragiles et tout à fait ordinaires.

Le vendredi, une première réunion eut lieu avec les représentants, la direction et des conseillers. Je n’y participai pas : ma présence aurait pu offrir à mon père une diversion. J’attendis avec Mathieu sur un banc public de l’autre côté de la place.

« Tu voudrais être dedans », observa-t-il.

« Je voudrais réparer une chose que je n’ai pas cassée. »

« Et tu sais que c’est impossible. »

Je le regardai. « Tu deviens pénible quand tu as raison. »

Il sourit, puis se leva pour aller chercher de l’eau. Sa démarche avait une prudence étonnante pour un homme de sa carrure ; il ne bousculait jamais personne sur les trottoirs étroits.

Nadia sortit du bâtiment deux heures plus tard. Elle tenait une feuille couverte de notes.

« On a obtenu un engagement écrit sur un calendrier, et une demande d’examen des comptes. Pas tout ce qu’on voulait. Mais ils ne peuvent plus prétendre qu’on n’a rien demandé. »

Elle tendit une seconde feuille à Salomé, arrivée entre-temps. C’était la liste des sous-traitants déclarés sur Saint-Roch, établie à partir des documents accessibles aux représentants.

Aurore Services y apparaissait comme prestataire de sécurité depuis dix-huit mois. Pourtant, Julien et Nadia n’avaient jamais rencontré un seul de ses techniciens.

Tout en bas, une note signalait que les paiements avaient été validés par une personne dont les initiales étaient E. M.

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Élise Moreau.

Je sentis une colère glacée remplacer ma fatigue. Les documents ne portaient pas seulement une signature imitée. Quelqu’un avait construit une histoire entière dans laquelle j’étais responsable de l’argent qui manquait et de la sécurité qui avait cédé.

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