Chapter 6 - Le frère de l’homme qui m’a défendue

Julien ne voulait plus me montrer les photographies. Il avait parlé à sa juriste, laquelle lui avait conseillé d’éviter que des images de son chantier circulent sans contexte. J’approuvai son choix. Il avait déjà perdu assez de sommeil à cause de ce dossier ; je ne serais pas la fille du patron qui exigeait encore de lui un sacrifice.
Mathieu, lui, ne l’accepta pas tout de suite.
« Il a besoin de toi », me dit-il en traversant le quai du Rhône après notre rendez-vous. « Il lui faut quelqu’un qui comprenne les montages financiers. »
« Il lui faut un avocat, des médecins, une enquête et un frère qui accepte de le laisser décider. »
Il s’arrêta. Son visage carré se durcit, puis se détendit.
« C’est ce qu’il me reproche depuis l’accident », reconnut-il.
Nous restâmes quelques instants face à l’eau trouble. Les péniches passaient avec une lenteur rassurante. Je lui racontai comment, enfant, je rangeais les chaussures de Camille avant qu’elle ne rentre, simplement pour éviter une dispute. J’avais appelé ça de la générosité pendant quinze ans. À trente-quatre ans, je savais que c’était de la peur.
« Et quand as-tu arrêté ? » demanda Mathieu.
« Quand elle a voulu que je lui donne mon diplôme parce que j’avais eu une meilleure note. Elle avait treize ans et n’avait même pas honte de le demander. »
Il rit doucement, puis redevint sérieux. « Je ne veux pas décider pour Julien. »
« Dis-le-lui. Pas à moi. »
Mathieu sortit son téléphone, hésita, puis appela son frère devant moi. Julien répondit au bout de six sonneries.
« Je ne t’appelle pas pour te demander tes photos », dit Mathieu.
« Voilà qui change. »
« Je suis désolé de t’avoir traité comme un dossier que je devais résoudre. Dis-moi ce dont tu as besoin aujourd’hui. »
Un long silence suivit. Julien finit par demander s’il pourrait l’accompagner à un rendez-vous de kinésithérapie la semaine prochaine, sans entrer dans la salle ni commenter les exercices. Mathieu accepta.
Quand il raccrocha, il essuya rapidement le coin de son œil. Il avait probablement honte que je le voie ému. Je détournai le regard vers le fleuve, lui offrant quelques secondes sans témoin.
« Tu sais, dit-il, j’ai appris à défendre les gens en avançant vers le danger. C’est plus difficile d’apprendre à ne pas avancer quand ils demandent de l’espace. »
« Pour moi aussi », répondis-je. « Sauf que j’ai passé mon enfance à croire que reculer, c’était être gentille. »
Nous restâmes près du quai jusqu’à ce que le froid nous pousse vers un café. Nos familles nous avaient enseigné des réflexes contraires. Nous pouvions peut-être en désapprendre quelques-uns ensemble.
Le soir même, mon père fit publier un communiqué sur le site de Bâtir Rhône. Il annonçait se retirer temporairement de la direction pour « raisons de santé » et confier la gestion à un administrateur extérieur. Aucune mention de mon agression, ni des salaires incomplets. Les réseaux sociaux de l’entreprise supprimèrent les commentaires des ouvriers en moins de dix minutes.
Salomé me lut le communiqué au téléphone.
« Gérard essaie de se présenter comme un homme affaibli, pas comme quelqu’un qui vient de faire l’objet d’une plainte », observa-t-elle. « Ça ne signifie pas que sa stratégie réussira. Nous n’avons pas besoin de le contredire à chaque phrase. »
« Qui est l’administrateur ? »
« Fabrice Mornay. Tu le connais ? »
Je connaissais ses initiales. F. M. figuraient au bas d’une série de factures d’Aurore Services. Mornay avait dirigé un groupe de promotion immobilière avant d’être écarté après un litige civil complexe. Je ne savais pas ce qui s’était réellement passé à l’époque, mais son apparition justifiait une vérification.
Le lendemain, je pris rendez-vous avec une ancienne collègue, Agnès, spécialiste des contrôles de fournisseurs. Nous avions quitté le même cabinet dans de mauvaises conditions : elle estimait que j’avais accepté une promotion qui lui revenait. Quand je l’appelai, elle répondit : « Si c’est pour me demander de couvrir ta famille, je raccroche. »
« C’est pour me dire comment ne pas compromettre une enquête alors que ma famille essaie de m’y impliquer. »
Elle accepta un café de vingt minutes. Nous parlâmes deux heures.
« Tu n’es pas chargée de sauver l’entreprise », dit-elle. « Ta compétence, c’est de savoir où s’arrête ton droit de regarder. Ne touche pas aux serveurs de ton père. Ne te connecte pas à quoi que ce soit. Tu peux donner tes documents personnels et orienter les personnes qui savent. »
« Nadia voudrait comprendre où est passée la paie. »
« Qu’elle obtienne un contrôle par les représentants et les autorités appropriées. Si un mandataire est désigné, il aura accès aux livres. »
Agnès avait raison. Le récit facile aurait été que je pirate un ordinateur et découvre tout en une nuit. La vérité exigeait des procédures, du temps et des gens qui n’avaient pas tous mon nom.
Je sortis du café et trouvai une enveloppe dans la boîte aux lettres de mon immeuble. Aucune adresse d’expéditeur. À l’intérieur, une copie d’un contrat me nommait associée d’Horizon Patrimoine Conseil à hauteur de trente pour cent. Ma prétendue signature figurait sous celle de Damien.
Une phrase avait été ajoutée au feutre rouge : TU N’AS PAS SIGNÉ, MAIS TU AS PROFITÉ.
Je photographiai l’ensemble et appelai Salomé avant de toucher davantage aux pages. Puis j’allai retrouver mon amie d’enfance qui travaillait à la réception de mon immeuble. La caméra du hall fonctionnait. Nous ne la consultâmes pas nous-mêmes : le gardien conserva les images pour la demande des enquêteurs.
Le soir, Mathieu m’appela.
« Julien veut te parler. Il dit qu’il a quelque chose à rectifier. »
« À propos des photographies ? »
« Non. À propos de moi. »
Julien prit le téléphone.
« Mon frère s’est mis en tête qu’il devait réparer tout ce qu’il n’a pas vu venir. Dis-lui qu’on peut aimer quelqu’un sans vivre à sa place. »
« Je viens de le lui dire », répondis-je.
« Alors tu es peut-être la première personne qu’il écoute. »
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J’allais protester, mais il ajouta : « Et rappelle-toi la même chose pour ta sœur. »
Je regardai le faux contrat posé sur mon bureau. Camille avait signé des choses en mon nom. Je pouvais l’aider à parler, si elle le souhaitait. Je ne pouvais plus être sa caution, sa confidente forcée et sa porte de sortie.