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Chapter 2 - La chambre aux lumières blanches

À l’hôpital Édouard-Herriot, on me demanda trois fois quelle date nous étions. Je répondis correctement deux fois. À la troisième, je pensai à la fête et demandai où était ma voiture.

L’urgentiste, une femme aux lunettes rouges, ne sourit pas.

« Votre véhicule peut attendre. Vous avez subi un traumatisme crânien. Nous allons vous examiner et surveiller votre état. »

« Est-ce que j’ai perdu connaissance ? »

« Selon le témoin, quelques secondes au maximum. Nous allons vérifier. »

Mathieu avait accompagné l’ambulance après avoir remis mon père aux policiers arrivés à l’hôtel. Il attendait dans le couloir, sa veste noire pliée sur les genoux. Un infirmier nettoya ma blessure. Le scanner ne révéla pas d’hémorragie intracrânienne ; on me fit des points et on me prescrivit une surveillance avec consignes de retour immédiat si mon état changeait. Je trouvai ridicule que le plus grand soulagement de ma journée vienne d’une phrase prononcée devant un écran gris.

Quand je pus m’asseoir, Salomé entra si vite que sa longue écharpe se prit dans la poignée.

« Je t’avais dit de ne pas y aller », lança-t-elle, avant de me serrer contre elle avec une délicatesse inhabituelle.

« Tu avais dit de ne pas parler du X5. »

« C’était déjà un conseil excellent. »

Nous rîmes une demi-seconde. Puis elle vit le pansement.

Salomé travaillait comme avocate en droit des affaires. Nous étions amies depuis une colocation d’étudiantes où nous avions partagé un frigo cassé et la conviction que nos familles comprendraient un jour nos choix. Elle posa son sac.

« J’ai vu une vidéo de la réception. On distingue le premier coup. Pour le reste, le téléphone tombe. Mathieu a demandé à l’hôtel de conserver les enregistrements. »

« Et papa ? »

« Entendu par les policiers. Je n’ai pas d’information fiable au-delà. »

C’était exactement ce que j’aimais chez elle : elle ne transformait pas ses suppositions en certitudes pour me rassurer.

Je regardai mon téléphone. Vingt-sept appels de ma mère. Trois messages de Camille. Le premier : Tu as détruit ma soirée. Le deuxième : Damien dit que tout est fichu. Le troisième : On va prendre ton SUV. Tu comprendras après.

Mathieu frappa à la porte entrouverte. « Je peux vous parler une minute ? »

Salomé acquiesça après m’avoir demandé mon avis.

« Un homme a essayé de quitter le parking au volant de votre voiture », dit-il. « Il prétendait venir la déplacer pour les voituriers. Votre sœur lui avait remis un bon de sortie, mais pas les clés. L’équipe l’a retenu suffisamment longtemps pour relever son identité, puis l’a laissé partir après avoir noté son comportement. La police a été informée. Votre voiture est toujours dans le garage sécurisé. »

« Comment a-t-il pu avoir un bon ? »

« Le nom de votre sœur figure comme organisatrice de l’événement. »

Je fermai les yeux. Au lieu de me demander si j’allais bien, Camille avait trouvé un moyen d’approcher le véhicule.

Mathieu posa sur la table de chevet une enveloppe scellée. « L’hôtel a conservé le formulaire de cession photographié par plusieurs témoins. Ceci est la copie que vous aviez laissée près de la table. J’ai fait établir un relevé de remise pour la police. »

Je ne l’ouvris pas.

« Pourquoi m’aidez-vous autant ? »

Il hésita. « C’est mon travail d’empêcher qu’on frappe une cliente. Pour le reste… ma famille a connu des gens capables de transformer une dette en menace. Je sais à quel point on peut se sentir seule. »

Il ne demanda rien. C’était presque déconcertant.

Avant son arrivée, l’infirmière revint vérifier ma vigilance et me rappeler les signes qui devaient nous faire revenir sans délai. Elle demanda si j’avais un endroit sûr pour dormir et quelqu’un pour rester auprès de moi. Je regardai Salomé. Elle posa sa main sur la mienne.

« Tu viens chez moi cette nuit. J’ai un canapé et un chat qui ne respecte pas les consignes médicales, mais je lui expliquerai. »

« Je préférerais mon appartement. »

« Alors j’y viens. Tu choisis. »

Nous convînmes qu’elle resterait chez moi. Je n’avais pas besoin d’un sauveur qui décide de mon adresse. J’avais besoin d’une amie capable de respecter les réponses qu’elle me demandait.

L’infirmière me donna une enveloppe de recommandations écrites. Je la rangeai avec le constat médical. Pendant quelques instants, je pensai au nombre de fois où mon père avait appelé une gifle un petit dérapage ou une humiliation une leçon. Cette fois, les mots figuraient sur un papier officiel. Je n’avais plus besoin de me demander si ma mémoire exagérait.

La porte se rouvrit. Ma mère entra avec un bouquet trop grand pour la chambre. Elle avait changé de robe, mais gardé le même collier de perles.

« Ma chérie. »

Salomé se leva. « Élise, tu veux que je reste ? »

« Oui. »

Ma mère regarda l’avocate comme si sa présence constituait une offense.

« Ton père a fait une terrible erreur », commença-t-elle.

« Il a choisi un objet lourd, l’a levé et m’a frappée. Ce n’était pas une erreur de caisse. »

« Il était sous pression. L’entreprise… »

« Quelle pression, maman ? »

Elle posa les fleurs dans l’évier de la chambre faute de vase. « Les banques ont refusé de prolonger certaines lignes. »

« Et vous avez jugé raisonnable de lui proposer mon véhicule ? »

« Camille avait besoin d’un actif présentable. Damien avait promis un financement relais. »

Salomé prit un carnet. « Un actif présentable pour quoi ? »

Ma mère rougit. « Je ne connais pas les détails. »

« Alors dites ce que vous connaissez », répondis-je.

Le silence dura assez longtemps pour que la machine à perfusion de la chambre voisine émette deux bips.

« Une société a garanti un paiement avant minuit », souffla enfin ma mère. « Si Camille ne prouve pas qu’elle peut fournir la voiture, Damien menace de dénoncer les comptes de ton père. »

Je la regardai. « Tu savais donc qu’il y avait quelque chose à dénoncer. »

Elle baissa les yeux.

« Je savais qu’il cachait des dettes. Pas ce qu’il avait fait avec ton nom. »

Je ne sus pas si je la croyais. Je sus seulement que ses fleurs ne lui achetaient plus le droit de décider pour moi.

« Je veux être tranquille », dis-je.

Elle ouvrit la bouche, puis la referma. Salomé l’accompagna jusqu’au couloir.

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À vingt-trois heures cinquante-sept, Camille m’envoya une photographie. Mon X5 était toujours dans son emplacement, éclairé par les néons du parking. Sur le pare-brise, quelqu’un avait collé une feuille blanche : MISE EN GARANTIE — NE PAS DÉPLACER.

Sous la photo, trois mots : Ils arrivent maintenant.

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