Chapter 5 - Ceux qui attendaient leur salaire

Le vendredi, les ouvriers de Bâtir Rhône reçurent des virements incomplets. Certains touchèrent la moitié de leur salaire. D’autres, rien. La direction parla d’un incident technique. Nadia me montra le message collectif reçu à six heures vingt : une formule vague, sans date de régularisation.
Je retrouvai Salomé devant une permanence juridique organisée dans une maison de quartier. Je tenais à apporter du café et des viennoiseries, mais Nadia m’arrêta avant l’entrée.
« Ne venez pas en bienfaitrice. On a besoin de gens qui disent ce qu’ils savent, pas de croissants pour nous faire oublier qu’on est en train de perdre nos appartements. »
Je posai le sac sur une table à l’extérieur. « Vous avez raison. Je vous prie de m’excuser. »
Elle soupira. « Les croissants peuvent rester. Je n’ai pas déjeuné. »
Nous échangeâmes un sourire fatigué. À l’intérieur, une trentaine de salariés faisaient la queue pour demander conseil. Un père demandait comment expliquer à sa fille qu’elle ne pourrait plus payer sa cantine. Une conductrice d’engin sortait trois lettres de relance. Un apprenti gardait son casque sur les genoux comme s’il craignait qu’on le lui reprenne.
Salomé rappela qu’elle ne représentait pas tous les salariés et qu’il fallait orienter chacun vers les interlocuteurs adaptés. Elle expliqua les voies de réclamation et l’importance de conserver bulletins, contrats et échanges. Nadia organisait déjà la solidarité sur le chantier. Les travailleurs n’étaient pas des figurants dans mon histoire : ils savaient se défendre, mais on leur avait volé le temps et les moyens de le faire sereinement.
Un homme se leva lorsque j’entrai. « Vous êtes la fille du patron ? »
« Oui. Et je ne travaille pas pour son entreprise. »
« Vous avez dit devant les invités qu’il y avait des factures fausses. Vous pouvez prouver ça ? »
« Je possède des éléments concernant des opérations qui méritent une enquête. Je les remets aux autorités compétentes. Je ne veux pas vous promettre une vérité que je ne suis pas autorisée à établir seule. »
Il me regarda longtemps, puis se rassit. « C’est moins beau qu’à la télé, mais au moins vous ne mentez pas. »
Pendant une pause, je m’assis près d’une jeune ouvrière qui ouvrait soigneusement une boîte de riz froid. Elle s’appelait Leïla, avait vingt-deux ans et préparait un diplôme de conductrice de travaux en alternance. Son contrat dépendait des décisions prises sur le chantier.
« Mon père m’a dit de trouver une profession stable », raconta-t-elle. « Je lui ai répondu que construire des logements, ce serait utile toute ma vie. Maintenant, il me demande si je vais quitter l’entreprise. »
« Tu y penses ? »
« Je pense surtout à finir mon diplôme. Je ne veux pas que Gérard Moreau décide à ma place du métier que je ferai. »
Nous parlâmes des heures de formation que l’entreprise devait lui permettre d’effectuer et des interlocuteurs qui pouvaient l’aider. Elle avait déjà pris rendez-vous avec son centre de formation. Elle ne me demandait pas une faveur : elle avait identifié ses droits et cherchait à les faire respecter.
En rangeant sa boîte, Leïla ajouta : « Tout le monde parle de votre voiture. Moi, je voudrais une journée où on ne se demande pas si nos salaires vont arriver. »
Je lui répondis que moi aussi. Puis je compris que cette formule était trop facile : je possédais encore des économies et elle non. Je repris : « Nos situations ne sont pas les mêmes. Je peux au moins veiller à ne pas prendre toute la place lorsqu’on parle de ce qui vous arrive. »
Elle sourit. « Ça, ce serait déjà nouveau. »
À midi, Nadia m’emmena voir Julien à son domicile, avec son accord. Mathieu nous accompagna. Son frère était plus mince que lui, avec les mêmes sourcils sombres et un sourire en biais. Une attelle enveloppait sa jambe. Le salon avait été réorganisé pour laisser passer des béquilles.
« Mathieu te raconte que je suis fragile ? » demanda Julien en nous accueillant.
« Il raconte surtout que tu refuses de lui répondre au téléphone », dis-je.
« Voilà qui est vrai. »
Il avait photographié lui-même les fixations défectueuses avant son accident, sur ordre d’un chef d’équipe qui voulait une trace des problèmes. Les photographies avaient été transmises au service de prévention. Plus tard, la direction avait affirmé ne rien avoir reçu.
« Je n’ai aucune intention de transformer ce qui m’est arrivé en feuilleton familial », dit Julien. « Mais s’ils prétendent encore que j’ai été imprudent, je veux qu’on montre ces photos. »
Mathieu baissa les yeux. « Tu aurais pu m’en parler. »
« Tu aurais essayé de régler ça avec tes poings. »
« Je sais faire autre chose. »
« Montre-le-moi. »
Le silence entre les frères avait la profondeur de conversations très anciennes. Je compris que Mathieu n’était pas venu me protéger parce qu’il attendait d’être un héros. Il était déjà quelqu’un qui avait échoué à empêcher une douleur dans sa propre famille et essayait de ne pas laisser une deuxième agression se produire sous ses yeux.
En repartant, je reçus un appel de maître Laurent, le notaire qui avait assisté à la réception.
« Mademoiselle Moreau, je vous contacte parce que j’ai reçu une demande inhabituelle de votre sœur avant la fête. Elle souhaitait que je valide à l’avance une donation de véhicule dont vous étiez censée être l’auteur. J’ai refusé en l’absence de votre consentement. »
« Pourquoi ne m’avez-vous rien dit ? »
« Elle m’a présenté l’affaire comme une surprise familiale. J’aurais dû demander à vous joindre. Je le reconnais. J’ai conservé sa demande et ma réponse. »
Je pris note. Enfin, un adulte de notre entourage nommait sa propre défaillance sans chercher une excuse.
« Elle vous a envoyé d’autres documents ? »
« Un projet d’attestation portant sur une société de conseil. Je ne l’ai pas traité. »
« Horizon Patrimoine Conseil ? »
Il y eut un court silence.
« Oui. Et le document indiquait que vous étiez devenue associée. »
May you like
Je m’arrêtai sur le trottoir. Je n’avais jamais détenu une part de cette société.
Mon nom ne servait plus seulement à garantir la dette de mon père. Il avait commencé à circuler dans une entreprise que je ne connaissais pas, entre les mains de gens qui avaient déjà tenté de prendre ma voiture et mon silence.