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Chapter 16 - Le carnet noir

Le carnet était plus petit que dans mon souvenir. Ma mère le déposa au cabinet de son avocat, qui organisa sa transmission régulière aux enquêteurs après avoir déterminé la nature des pages. Je fus autorisée à en connaître quelques éléments lorsque mon propre dossier fut évoqué. Rien ne ressemblait à la preuve miraculeuse que j’avais imaginée. Des colonnes de chiffres, des prénoms, des dates et des notations personnelles s’entrecroisaient sur un papier jauni.

« Votre grand-père notait tout », dit ma mère. « Même les quinze francs qu’il devait à quelqu’un pour un panier-repas. »

Elle m’accompagnait dans un bureau neutre, loin de sa maison. Elle avait quitté Gérard pour s’installer provisoirement chez une cousine. Je ne savais pas si ce départ durerait. Je m’efforçais de ne pas en faire le centre de ma vie.

Le nom d’Aurore Lambert revenait à plusieurs endroits. En 1998, elle avait prêté de l’argent à mon grand-père lorsque sa petite entreprise avait été menacée de fermeture. Elle tenait la paie et possédait un talent redoutable pour retrouver les heures oubliées. Une note indiquait : Aurore, 180 000 F — remboursement prioritaire, accord écrit à retrouver.

« Papa disait toujours qu’elle avait travaillé pour lui », murmurai-je. « Il ne disait jamais qu’elle l’avait sauvé. »

Ma mère acquiesça. « Elle s’est disputée avec Gérard après la mort de ton grand-père. Il estimait que la somme avait été remboursée. Elle disait qu’il manquait les intérêts prévus. »

Cette vieille querelle ne prouvait rien sur les fausses factures actuelles. Elle révélait cependant une histoire de dette que mon père avait effacée des récits familiaux. Je demandai à Salomé de ne pas confondre les époques et de chercher des pièces indépendantes avant toute conclusion.

Aurore vivait encore, à soixante-dix-huit ans, dans un village proche de Vienne. J’obtins son numéro par une ancienne relation de ma mère et l’appelai après lui avoir envoyé une lettre expliquant ma démarche. Elle accepta une visite courte, en présence de son fils.

Sa maison sentait la confiture d’abricots. Sur le buffet, une photographie montrait mon grand-père à vingt ans, couvert de poussière de chantier, tenant un bouquet de fleurs ridiculement grand.

« Il était bon pour trouver du travail », dit Aurore. « Mauvais pour être payé. Il donnait des délais à des clients qui n’avaient même pas demandé. »

Je lui parlai du carnet et d’Aurore Services. Elle secoua la tête.

« Cette société-là n’est pas la mienne. Je n’ai jamais créé une entreprise d’inspection. J’ai mis fin à mes activités à la retraite. »

« Vous connaissiez Damien ? »

Son fils intervint. « Il est venu ici l’année dernière avec une proposition. Il voulait acheter les archives de maman. Il disait préparer un livre sur l’histoire de Bâtir Rhône. »

Aurore éclata de rire. « Un livre ! Il m’a proposé vingt mille euros pour des papiers qui ne valaient rien, paraît-il. Je lui ai demandé pourquoi il les voulait tant. Il n’est jamais revenu. »

Elle avait conservé le contrat initial du prêt et les quittances partielles, dans une boîte métallique rangée chez son notaire. Elle en avait confié des copies à son conseil. Les documents montraient que mon grand-père avait remboursé une large part de sa dette. Après son décès, Gérard avait contesté le solde par lettre. Un contentieux civil avait été clos par transaction, mais Aurore gardait un souvenir amer des mots de mon père.

« Il m’avait dit que je n’avais été qu’une employée », raconta-t-elle. « Son père m’appelait associée de survie. Lui trouvait cette expression insultante. »

Le fils d’Aurore s’appelait Michel. Il avait créé une petite entreprise de dépannage et savait reconnaître les phrases trop belles sur l’argent. Il nous raconta que sa mère avait toujours refusé de prêter à nouveau à Bâtir Rhône, malgré plusieurs sollicitations.

« Damien voulait surtout les vieux relevés », précisa-t-il. « Il me posait des questions sur les associés, la création de l’entreprise, les accidents passés. Il avait l’air de chercher un levier, pas de préparer un ouvrage historique. »

Je demandai s’il avait conservé des traces de ces échanges. Michel avait un courriel d’invitation et une proposition de contrat. Il accepta de les faire examiner par son conseil. Je ne les pris pas dans mon téléphone.

Aurore me regarda en souriant. « Tu fais un drôle de métier, ma fille. Tu refuses toujours les papiers que tout le monde essaie de te donner. »

« J’en ai déjà trop qu’on a signés à ma place. »

Elle éclata de rire. Son rire avait quelque chose de familier, presque celui de mon grand-père lorsque je renversais des clous dans son atelier. Je n’avais pas mesuré combien il me manquait avant de l’entendre dans cette cuisine.

Nous prîmes le thé. Elle me demanda comment allait ma tête. Je lui montrai le pansement, sans raconter toute la réception. Elle connaissait les grandes lignes ; le village parlait davantage que les journaux.

« Vous auriez pu lui donner la voiture et éviter le coup », observa son fils, avant de rougir. « Je ne veux pas dire que vous auriez dû. Je veux dire… »

« Que j’aurais pu prévoir sa violence ? »

« Oui. Non. Je me rends compte que c’est absurde. »

Je le remerciai de l’avoir reconnu. Aurore tapota la table.

« Ton grand-père avait une phrase : une dette n’autorise pas celui qui la réclame à prendre toute la maison. Elle vaut aussi pour les familles. »

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En repartant, je reçus un appel d’Arthur, le journaliste. Il avait identifié le propriétaire réel de la société de domiciliation d’Aurore Services : une structure dirigée par Fabrice Mornay. Un lien commercial existait entre lui, Damien et l’ancien chauffeur Benoît. Il restait à démontrer qui avait décidé quoi et où l’argent avait été envoyé.

Je regardai le village disparaître derrière la vitre. Le nom d’une femme qui avait jadis empêché des ouvriers de perdre leur emploi servait désormais à facturer des inspections que personne n’avait vues. Cette appropriation était d’une cruauté presque méthodique. J’avais enfin compris pourquoi le carnet importait à mon père : il rappelait une époque où quelqu’un pouvait lui demander des comptes sans qu’il puisse acheter son silence.

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