Chapter 15 - La deuxième cérémonie

Camille avait reporté ses fiançailles, pas annulé sa réception de remerciement aux prestataires. J’appris l’existence de cette nouvelle soirée par une photographie publiée sur son réseau professionnel : petite salle, fleurs crème, sourire étudié. Elle écrivait vouloir « tourner une page douloureuse ». Plusieurs personnes crurent qu’elle parlait de l’agression dont j’avais été victime. Moi, je me demandai si elle essayait de récupérer les acomptes non remboursables de ses fournisseurs.
Je ne m’y rendis pas. Je lui écrivis seulement : « Si tu présentes une version des faits qui me concerne, assure-toi qu’elle soit exacte. » Elle répondit : « Je voulais juste remercier les gens qui m’ont aidée. »
La soirée tourna court. Un traiteur lui réclama le règlement d’une facture de neuf mille euros. Une fleuriste produisit un acompte de quatre mille euros qui n’avait jamais été versé. Damien n’était pas présent. Les prestataires comprirent que les fonds censés couvrir leurs services étaient dispersés entre plusieurs comptes. Camille me téléphona depuis les toilettes.
« Je ne peux plus payer tout le monde », dit-elle.
« Ton avocat et ton expert-comptable peuvent t’aider à établir la situation réelle de ton agence. »
« Tu pourrais avancer la somme. Je te rembourserais quand… »
Elle s’interrompit. Nous entendîmes une femme frapper à la porte des toilettes pour lui demander si elle était prête à venir répondre aux fournisseurs.
« Non », répondis-je.
« Tu ne m’as même pas laissée finir. »
« Tu allais me promettre de me rembourser avec un argent que tu n’as pas. Tu peux me demander de t’accompagner à un rendez-vous professionnel. Je ne paierai pas tes dettes. »
Elle raccrocha.
Une heure plus tard, elle rappela. Sa voix était plus calme.
« Ils ont proposé un échéancier provisoire. Certains acceptent de discuter si je leur donne les vrais chiffres demain. J’ai honte. »
« Je l’entends. »
« Tu ne vas pas me dire que tout ira bien ? »
« Je n’en sais rien. Mais répondre honnêtement est préférable à leur vendre une fête de plus. »
Elle rit d’un son presque étranger.
Je rencontrai par hasard la fleuriste impayée à la sortie d’un marché. Elle s’appelait Chloé et tenait un minuscule magasin près des Terreaux. Elle savait qui j’étais, mais ce fut elle qui fit le premier pas.
« Je ne veux pas vous demander de régler les fleurs de votre sœur », dit-elle aussitôt. « Je voulais seulement vous dire que j’ai vu votre père ce soir-là. Quand les secours sont arrivés, il cherchait quelqu’un pour lui faire enlever le présentoir de la salle. Il ne demandait pas comment vous alliez. »
Je remerciai Chloé pour ce qu’elle me racontait. Elle avait déjà été entendue et ne me confiait aucune pièce nouvelle. Je demandai comment allait sa boutique.
« J’ai dû reporter un achat de chambre froide. Mes employés ont été payés, mais je n’ai pas pris de salaire pendant deux mois. »
Je regardai les fleurs serrées dans des seaux d’eau. Le faste de la réception avait traversé son magasin sous la forme d’un manque à gagner silencieux.
« Je suis désolée qu’on vous ait fait ça », dis-je.
« Vous n’avez rien commandé. Je le sais. »
Elle me montra une petite plante résistante à la chaleur d’un appartement. Je l’achetai pour mon balcon, au prix affiché. Elle refusa de me faire une remise. J’en fus heureuse.
En rentrant, je passai devant la vitrine d’une boutique de robes où Camille avait autrefois exigé que je lui laisse la dernière pièce à ma taille. Je me souvins avoir cédé et porté une tenue qui me grattait toute une soirée. J’avais tellement voulu être la sœur facile que j’avais fini par croire que le moindre désir personnel constituait un caprice. Aujourd’hui, je décidai d’entrer, d’essayer une robe que j’aimais et de repartir sans l’acheter. Ce n’était pas une punition ni une victoire. Je n’en avais simplement pas envie. Il m’avait fallu trente-quatre ans pour découvrir que le choix pouvait aussi consister à ne rien prendre.
Le lendemain, Camille rencontra ses créanciers avec son conseil et un professionnel de la restructuration. Elle commença par avouer qu’elle avait utilisé des acomptes clients pour régler d’autres dépenses, croyant pouvoir reconstituer la trésorerie au prochain contrat. Elle allait devoir affronter les suites de cette gestion, et sa coopération ne suffisait pas à effacer ce qui s’était passé.
Je reçus de Nadia une invitation à un repas organisé pour les familles des salariés. Julien avait insisté pour qu’on m’y convie en tant que personne et non comme représentante des Moreau. Je préparai une tarte aux pommes un peu trop brune, que Sami trouva « meilleure quand ça craque ». Sa mère me présenta des collègues que je ne connaissais pas. Nous parlâmes de loyers, de football, des pannes du tramway et des douleurs de Julien les jours de pluie. Personne ne me demanda mes clés.
Mathieu s’assit à côté de moi sur les marches après le repas. Il avait apporté un petit sachet.
« J’ai vu ça chez un marchand », dit-il.
C’était un porte-clés en cuir, sans marque, gravé d’une phrase : À toi de choisir la route.
Je le tournai entre mes doigts. « C’est un cadeau dangereux. Tu sais que tout a commencé avec des clés. »
« Celui-ci ne donne accès à rien qui m’appartienne. »
Je l’embrassai sur la joue, puis restai très rouge pendant une minute. Il ne fit pas semblant de ne pas l’avoir remarqué. Il n’en profita pas non plus.
En rentrant, un message de ma mère m’attendait. Elle avait retrouvé le carnet noir. Pas dans le coffre : sous la doublure d’une vieille valise appartenant à mon grand-père. Elle avait photographié la couverture seulement et demandait où le remettre.
Je lui répondis de le confier à son propre avocat pour déterminer la conduite à tenir. Puis je regardai longuement la photographie.
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Dans le coin inférieur, une date figurait à l’encre pâlie : 1998. Sous la date, un nom. Aurore.
La société qui avait reçu huit cent mille euros n’était peut-être pas née au hasard. Elle portait le nom d’une personne que ma famille avait soigneusement oubliée.