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Chapter 29 - La voiture devant la porte

Je conduisis jusqu’à la mer avec Mathieu par les routes secondaires. Nous nous arrêtâmes dans un village pour manger des galettes et passâmes une heure à chercher une plage que son téléphone situait du mauvais côté d’un estuaire. Il refusa d’accuser le GPS ; il reconnut qu’il avait mal lu le panneau. J’annonçai que cette phrase méritait une plaque commémorative.

Le X5 avait maintenant trente mille kilomètres. Une rayure traversait son pare-chocs arrière depuis le jour où j’avais frotté une borne de parking. Je ne l’avais pas fait réparer tout de suite. J’aimais presque qu’il ne ressemble plus à un symbole impeccable. C’était une voiture avec laquelle j’avais transporté des livres, emmené ma mère à un rendez-vous médical après lui avoir demandé son accord, conduit Salomé à la gare et visité des endroits où personne ne connaissait mon nom.

Avant d’atteindre le sable, nous nous étions arrêtés dans un village à cause d’un marché. Mathieu voulait acheter du fromage, moi une carte postale. Nous nous séparâmes au bout de la rue en convenant d’un café où nous retrouver. Il ne m’envoya pas six messages pour savoir où j’étais. Lorsque je revins vingt minutes plus tard, il lisait le journal en buvant un espresso.

« Tu as trouvé ta carte ? »

« Trois. Je n’ai pas réussi à choisir. »

Il me montra son fromage, qui avait déjà commencé à parfumer toute la terrasse. Je lui annonçai qu’il voyagerait désormais dans le coffre, à l’écart des êtres humains. Nous rîmes au point que la serveuse voulut savoir ce qui nous amusait.

Je pensais rarement à mon père pendant ces vacances. Puis une cloche d’église sonna brutalement et mon corps se contracta comme lorsque le présentoir était tombé. Mathieu me regarda, attentif.

« On s’arrête ? » demanda-t-il.

« Une minute. »

Je posai les mains sur la table, nommai à voix basse trois choses que je voyais et attendis que la sensation passe. Je suivais ce type d’exercice avec une professionnelle depuis plusieurs mois. Mathieu n’essaya pas de me distraire avec une plaisanterie, ni de me toucher sans demander. Quand je relevai les yeux, il dit : « On peut continuer ou rentrer, c’est toi qui choisis. »

Je choisis de continuer. L’heure suivante fut belle, malgré la minute précédente. J’apprenais à ne plus demander à une journée entière de prouver que j’étais guérie.

Sur la plage, Mathieu sortit de sa poche une petite boîte. Je m’arrêtai de marcher.

« Avant que tu imagines la pire surprise », dit-il, « je te préviens que ce n’est pas un contrat. »

À l’intérieur, il y avait une clé ancienne, rouillée, attachée à un ruban bleu.

« Celle de la première maison de ma mère », expliqua-t-il. « Elle l’a gardée lorsqu’elle a dû déménager. Elle dit qu’une clé n’est pas seulement ce qu’on possède. C’est aussi le souvenir de l’endroit où on a eu le droit d’entrer. Elle voulait te la donner. »

Je pris le petit objet, émue.

« Dis-lui merci. »

Il hésita. « Et moi, je voulais te demander quelque chose. Pas ici pour te piéger avec un paysage. Tu peux dire non. »

Mon cœur accéléra. Il le remarqua et sourit.

« Est-ce que tu voudrais qu’on cherche un appartement ensemble, à notre rythme ? Pas demain. Quand tu en auras envie. »

J’eus presque envie de rire de soulagement et de tendresse.

« Oui », répondis-je. « Mais je garde le mien tant qu’on n’a pas signé quelque chose qu’on a lu tous les deux. »

« Ça me paraît une excellente méthode. »

Nous marchâmes encore longtemps. Il ne me demanda pas de raconter une dernière fois le coup de mon père. Je n’avais pas besoin de prouver ma gratitude en transformant chaque moment heureux en rappel du malheur précédent.

À notre retour à Lyon, Camille m’appela. Elle travaillait depuis six mois dans une entreprise de location de matériel, sous la supervision d’une responsable qui connaissait les éléments qu’il était nécessaire de savoir. Elle suivait un échéancier de remboursement dans le cadre qui lui avait été fixé. Sa vie n’était ni brillante ni ruinée : elle se levait, prenait le bus, répondait au téléphone, rentrait fatiguée. Elle avait enfin compris qu’une journée ordinaire pouvait être une réussite.

« J’ai quelque chose à te dire », commença-t-elle.

Je me raidis malgré moi.

« J’ai vu maman. Elle m’a montré des photos de ton voyage. Tu souris vraiment. Ça m’a fait un peu mal, et puis je me suis rendu compte que ce n’était pas à toi de m’empêcher d’avoir mal. »

« Merci de me le dire comme ça. »

« Tu voudrais venir boire un café samedi ? Une heure. Si tu veux. »

Je regardai mon agenda. « Une heure, oui. »

Avant ce rendez-vous, je m’étais demandé ce que je ferais si Camille recommençait à réclamer de l’argent. Je m’étais préparé une phrase simple : « Je ne peux pas et je ne veux pas financer cela. » Je ne la prononçai pas. Elle arriva avec un livre emprunté à la bibliothèque et me parla d’un collègue qui lui avait appris à réparer un projecteur. En repartant, nous réglâmes chacune notre consommation. Ce partage de quelques euros aurait été impossible lors de nos anciennes sorties, où chacun attendait que je paie avant même de regarder l’addition.

Le samedi, elle arriva à l’heure. Nous parlâmes de livres et de travail. Il y eut des silences, des sujets évités et une vraie plaisanterie sur nos anciennes coiffures. Je n’appelais pas cela un pardon complet. J’appelais cela un samedi possible.

Le soir, ma mère me demanda si je pouvais conduire ensemble Camille et elle pour visiter le nouvel appartement de Mireille, dont l’association organisait une petite inauguration. Elle ajouta immédiatement : « Si tu préfères y aller seule, je comprendrai. »

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Je choisis de les prendre, avec une condition : personne ne commenterait la valeur de ma voiture et personne ne poserait la main sur mes clés. Ma mère répondit par un simple « entendu ». Camille envoya un emoji de volant et demanda ensuite si la plaisanterie était trop tôt. Je ris en répondant : « Beaucoup trop tôt. Mais tu progresses. »

Le lendemain, nous étions trois dans le véhicule lorsque je m’arrêtai devant l’immeuble de Mireille. Je coupai le moteur et laissai les clés dans ma poche. Personne ne réclama quoi que ce soit. Ce silence-là était nouveau, et je pouvais enfin y respirer.

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