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Chapter 30 - Ce que j’ai choisi de garder

La première fois que j’avais dit non à mon père, j’avais cru défendre une voiture. Deux ans plus tard, devant le miroir d’une petite salle des fêtes, je compris que j’avais défendu un verbe : choisir.

Je portais une robe vert sauge, plus simple que celle du gala. Elle avait été réalisée par une couturière du quartier à qui j’avais payé le prix demandé, sans réclamer une réduction en échange de visibilité. Sur une table reposaient les alliances que Mathieu et moi avions choisies ensemble. Nous nous mariions ce jour-là, devant une cinquantaine de proches et d’amis, sans discours sur la fortune ni rituel de propriété déguisé en tradition. Il y aurait de la musique, un repas, des enfants courant entre les chaises et un gâteau assez petit pour être porté sans présentoir d’argent.

Salomé entra avec deux verres d’eau.

« Tu as l’air prête à auditer la cérémonie », dit-elle.

« J’ai vérifié trois fois le contrat du traiteur. »

« Quatre. Je t’ai vue. »

Nous éclatâmes de rire. Elle m’aida à fermer ma robe, puis s’écarta pour me regarder.

« Tu sais ce que je préfère ? » demanda-t-elle. « Tu n’as pas choisi cette robe pour prouver qu’une autre aurait pu te la prendre. Tu l’as choisie parce qu’elle te plaît. »

Elle avait raison. Je n’avais jamais pensé à comparer la tenue avec celle de Camille. La rivalité avait cessé de déterminer mes décisions.

Ma mère frappa à la porte. Elle portait une robe bleue et ne tenait ni boîte surprise ni enveloppe à signer. Elle demanda si elle pouvait entrer. Je répondis oui. Elle m’embrassa, puis recula pour me laisser de l’espace.

« Tu es magnifique », dit-elle.

« Merci, maman. »

Elle respira profondément. « Je sais que je ne t’ai pas accompagnée comme j’aurais dû dans les moments où tu en avais besoin. Je ne veux pas profiter de ce jour pour te demander de me rassurer. Je suis seulement heureuse que tu m’aies invitée. »

Je lui pris la main. « Je suis heureuse que tu sois venue sans me demander de réparer quelque chose. »

Nous nous sourîmes. Notre relation restait imparfaite. Elle avait trouvé un appartement, développé de nouvelles habitudes et assumé ses déclarations. J’avais accepté des repas et des conversations, pas effacé notre passé. Cela suffisait pour aujourd’hui.

Camille arriva ensuite, les yeux humides. Elle portait un tailleur couleur prune qu’elle avait acheté d’occasion et fait reprendre. Elle me montra la petite pochette où elle avait rangé son téléphone.

« Promis, aucun document de donation. »

« Heureusement », répondis-je. « J’ai engagé un service de sécurité particulièrement tatillon. »

Mathieu passa la tête par la porte à cet instant. Son visage robuste, sa mâchoire carrée et ses cheveux poivre et sel lui donnaient toujours l’air d’un homme capable de faire taire une salle entière. Il tenait pourtant un minuscule bouquet et semblait très embarrassé.

« On m’a dit que je devais attendre dehors », expliqua-t-il. « Mais j’ai oublié de te donner ça. »

Il me tendit des fleurs cueillies dans le jardin de Madeleine. Je les pris et l’embrassai brièvement. Il retourna aussitôt à sa place, sous les moqueries de Julien.

La cérémonie commença avec un léger retard parce que Sami avait perdu le petit coussin des alliances. On le retrouva sous une chaise, à côté d’un livre sur les oiseaux. Nadia leva les yeux au ciel. Karim annonça que le coussin avait simplement été soumis à une inspection de sécurité supplémentaire. Julien rit si fort qu’il dut s’appuyer sur sa canne.

Lorsque vint notre tour de parler, Mathieu ne déclara pas qu’il me protégerait contre le monde entier. Il dit : « Je te promets de ne pas prendre tes décisions à ta place. Je serai là quand tu auras besoin de moi. Et quand tu auras besoin de solitude, j’apprendrai à ne pas prendre ça pour un rejet. »

Je lui répondis : « Je ne te promets pas d’être facile tous les jours. Je te promets de te dire la vérité, même lorsqu’elle n’est pas élégante. Je te promets aussi de demander de l’aide avant de me croire obligée de porter tout le monde. »

Nous échangeâmes les alliances. Aucun millionnaire mystérieux ne surgit. Personne ne brandit un document expliquant que notre vie avait été fondée sur une autre identité. Il n’y eut pas de scandale à la porte. La salle applaudit, et je découvris qu’un bonheur sans menace pouvait être aussi saisissant qu’un rebondissement.

Après le repas, Nadia me raconta qu’Atelier Rhône venait de remporter un contrat de rénovation d’une petite école. Les salaires étaient à jour, les charges surveillées et les équipements de sécurité budgétés sans discussion. Saint-Roch avait accueilli ses premiers habitants. Mireille y vivait depuis six mois et avait organisé une fête des voisins dans sa cour. Karim, désormais responsable des achats, avait embauché un apprenti en lui expliquant dès le premier jour qu’aucune urgence ne justifiait de travailler sans protection.

Camille, assise près de Salomé, discutait tranquillement avec une prestataire dont elle avait autrefois retardé le paiement. Elles n’étaient pas devenues amies. Elles avaient simplement trouvé un moyen professionnel de traiter les obligations restantes. Ma mère riait avec Madeleine en comparant leurs recettes de soupe. Julien dansait prudemment avec sa compagne, une main sur sa canne et l’autre levée comme un drapeau.

Je sortis quelques minutes prendre l’air. Mon X5 était garé devant la salle, poussiéreux du trajet, une petite rayure sur le pare-chocs. À côté, une voiture familiale ordinaire appartenait à Nadia. Il n’y avait pas de hiérarchie entre elles. Elles avaient amené des gens jusqu’ici.

Mathieu me rejoignit.

« À quoi tu penses ? »

« Au jour où je l’ai achetée. Je croyais que le bonheur, ce serait de posséder enfin quelque chose que personne ne pourrait me réclamer. »

« Et maintenant ? »

Je regardai les fenêtres illuminées, derrière lesquelles nos invités recommençaient à danser.

« Maintenant, je pense que le bonheur, c’est de pouvoir dire oui sans avoir peur de ce que mon non coûterait. »

Il me tendit la main. Je la pris.

Nous rentrâmes dans la salle. Le gâteau arriva sur un simple plateau porté par deux serveuses qui riaient d’avoir oublié le couteau. Personne ne leur cria dessus. On attendit une minute. Je coupai la première part et la donnai à Salomé. La deuxième alla à Sami, qui avait repéré le glaçage depuis le début du repas. La troisième fut pour moi.

À la fin de la soirée, lorsque tout le monde fut parti, Mathieu et moi ramassâmes les derniers verres. Il trouva sous une chaise le vieux porte-clés qu’il m’avait offert : À toi de choisir la route. Je le remis dans ma poche, près de la clé de notre nouvel appartement.

« On rentre ? » demanda-t-il.

Je regardai une dernière fois la salle vide, le gâteau partagé, les chaises dépareillées et les quelques fleurs oubliées.

« Oui. »

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Dehors, il n’y avait ni foule, ni appareil photo, ni père réclamant mes clés. Seulement la ville, la route et l’homme avec qui j’avais choisi de rentrer.

Je pris le volant. Mathieu s’installa à côté de moi. Et cette fois, personne ne me demanda de céder ma place.

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