strive

Chapter 24 - Devant le comité des créanciers

Je m’attendais à une grande salle où chacun crierait sa version de la vérité. Le rendez-vous autorisé auquel je fus invitée avec mon conseil se tint dans un bureau sobre, avec des bouteilles d’eau et des dossiers correctement numérotés. Le représentant de la procédure expliqua que ma présence concernait uniquement les documents me présentant comme caution et associée d’Horizon. Les créanciers discuteraient du reste selon les règles qui leur étaient applicables.

Je présentai ma chronologie, les pièces établissant mes déplacements à la date des signatures et la contestation que j’avais adressée à la banque avant la réception. Salomé veilla à ce qu’aucune formulation ne laisse croire que je demandais un avantage sur les salariés ou les autres personnes lésées.

Un homme à l’air épuisé, représentant un fournisseur de béton, me demanda : « Pourquoi n’avez-vous pas parlé plus tôt si vous aviez des soupçons ? »

« J’ai agi lorsque j’ai découvert la garantie à mon nom. Je reconnais que j’ai mis du temps à comprendre l’étendue du problème. Je n’avais pas accès à la comptabilité de Bâtir Rhône et je n’aurais pas dû prétendre l’avoir. »

Il hocha la tête. « Moi, j’ai livré du béton pendant trois mois parce que Gérard me répétait que tout allait rentrer dans l’ordre. Je n’ai pas été payé. Je voulais seulement entendre une phrase sans promesse. »

Je lui répondis que je le comprenais, sans demander son pardon pour mon père. Le représentant du dossier expliqua les prochaines étapes d’examen des créances et des possibilités de financement. Aucune décision spectaculaire ne fut prise ce jour-là. Cela me parut finalement sain : des dizaines de vies ne se réparent pas en une réunion de théâtre.

Une représentante d’une petite entreprise de menuiserie prit la parole juste avant la suspension. Elle expliqua avoir poursuivi les livraisons parce que son client final attendait des fenêtres depuis des mois et qu’elle ne voulait pas laisser des familles dans le froid. Elle avait elle-même emprunté pour acheter les matériaux. Son récit me rappela combien l’expression « créance fournisseur » pouvait cacher des choix moraux impossibles.

« Si je ferme », dit-elle, « mes quatre salariés se retrouveront sans travail. Si j’arrête de livrer, les appartements ne seront jamais terminés. On m’a demandé de faire confiance et je l’ai fait trop longtemps. »

Le représentant du dossier nota ses observations et lui indiqua les étapes à suivre, sans promettre un paiement immédiat. Je la rejoignis à la sortie de la salle.

« Je suis désolée », dis-je.

« Vous ne me devez pas une excuse. Ce que je voudrais, c’est que les personnes qui ont signé les commandes expliquent ce qu’elles savaient. »

Je lui donnai le nom de l’interlocuteur qui traitait ma propre contestation afin qu’elle ne me prenne pas pour une responsable de la procédure. Elle me remercia d’avoir été précise.

J’aurais aimé lui offrir une solution. Mais aucun chèque personnel ne remplaçait l’examen loyal de tous les créanciers. Pour la première fois, je ne vécus pas cette limite comme un défaut de caractère.

À la pause, je croisai Fabrice Mornay dans le couloir. Il me salua avec une chaleur de vieux partenaire.

« Nous aurions pu éviter tout cela, mademoiselle Moreau. »

« En ne fabriquant pas de documents à mon nom ? »

« Je n’ai personnellement rien fabriqué. Faites attention à vos mots. »

Je le laissai passer. Salomé n’était qu’à deux mètres. Je n’avais aucune envie de lui donner une phrase imprudente qu’il pourrait citer hors contexte.

Le soir, Arthur publia une nouvelle enquête montrant que l’offre de reprise des actifs par un groupe lié à Mornay avait été préparée avant même le retrait annoncé de Gérard. Des projets de contrats datés, obtenus et recoupés par ses sources, prévoyaient la cession rapide des machines les plus rentables. Le journaliste distingua clairement les actes établis des questions encore ouvertes.

Nadia m’appela après sa lecture. « On dirait qu’ils s’étaient préparés à voir l’entreprise tomber, alors que nous, on nous demandait encore de faire des heures supplémentaires. »

« C’est une hypothèse sérieuse. Le mandataire aura les moyens de la vérifier. »

« Tu vas finir par parler comme Salomé », plaisanta-t-elle.

« C’est le plus beau compliment qu’on m’ait fait cette semaine. »

Le groupe des salariés avait désormais établi un projet ciblé : reprendre un atelier, des véhicules utilitaires et certains contrats compatibles avec leurs moyens, pas l’ensemble de l’empire de Gérard. Un organisme de financement solidaire acceptait d’étudier leur dossier. Les chiffres restaient difficiles, mais les travailleurs savaient exactement quels risques ils envisageaient.

Je passai le dimanche avec Mathieu. Nous allâmes au musée des Beaux-Arts, où je découvris qu’il connaissait les noms de plusieurs peintres impressionnistes. Il me raconta que Madeleine l’emmenait autrefois au musée parce que l’entrée était gratuite certains jours et qu’elle n’avait pas les moyens de payer des vacances.

« J’étais persuadé que tu préférais les combats de boxe », lui dis-je.

« J’aime aussi la boxe. On peut avoir une mâchoire carrée et apprécier un paysage. »

Je lui pris la main. Nous marchâmes longtemps sans parler de mon père. En sortant, il me demanda s’il pouvait m’embrasser. Je répondis oui. Le baiser fut simple, presque timide, et je sentis pour la première fois depuis des mois que mon corps n’était plus seulement l’endroit où un coup avait laissé une marque.

Le lendemain, la banque me communiqua une décision attendue : au vu des éléments examinés à ce stade, elle renonçait à me poursuivre au titre de la garantie contestée, tout en poursuivant ses démarches à l’égard des autres parties concernées. Salomé m’expliqua précisément ce que signifiait cette décision et ce qui restait à obtenir par écrit pour clore définitivement mon exposition.

May you like

Je raccrochai, m’assis par terre dans l’entrée et pleurai jusqu’à ne plus sentir mes épaules. Deux millions quatre cent mille euros cessaient enfin d’habiter chaque pensée de mes journées.

Mais les ouvriers attendaient toujours leur salaire, et les familles attendaient toujours leurs logements. Mon dossier personnel avançait. Leur histoire continuait.

Related Stories

Other posts