Chapter 17 - Le témoignage d’Isabelle

Ma mère me téléphona un mardi à huit heures pour me prévenir qu’elle allait être entendue par les enquêteurs. Elle avait demandé à son avocat de l’accompagner et préparé une chronologie écrite. Sa voix tremblait ; elle ne cherchait pas à me cacher cette peur.
« Je ne te demande pas de me féliciter », dit-elle.
« D’accord. »
« J’avais besoin que tu le saches. »
« Merci de me prévenir. »
Après l’appel, je restai longtemps sur mon balcon. Je revoyais mes quinze ans, lorsque Gérard avait hurlé parce que j’avais refusé de prêter mes économies à Camille pour une semaine de ski. Ma mère m’avait glissé cinquante euros dans la main en secret, puis demandé de rendre toute ma tirelire à mon père pour calmer les choses. À l’époque, j’avais pris son geste pour une alliance. Aujourd’hui, je savais qu’elle m’avait donné de quoi supporter une injustice au lieu de l’empêcher.
Salomé m’accompagna à un rendez-vous avec la banque, où un expert externe devait examiner les anomalies de signature. Je n’avais pas à assister à toutes les opérations techniques, mais je souhaitais que mes documents authentiques soient correctement recensés. Le représentant de l’établissement expliqua que l’examen serait contradictoire et que rien ne serait conclu avant l’analyse des pièces pertinentes.
« Ce que je veux », dis-je, « ce n’est pas seulement qu’on constate que je ne dois pas l’argent. C’est que personne ne puisse encore utiliser mon identité en prétendant me rendre service. »
L’expert leva les yeux. « La première question relève de ce dossier. La seconde exige aussi de reprendre le contrôle des documents et des autorisations que vous avez accordées par le passé. Nous pourrons vous indiquer les vérifications utiles. »
J’avais fait modifier plusieurs mandats bancaires anciens que mes parents utilisaient encore pour « simplifier les démarches ». Je découvris que mon père avait gardé l’habitude de présenter une photocopie périmée de ma carte d’identité à des interlocuteurs peu exigeants. Cela ne suffisait pas toujours pour engager une personne, mais c’était un moyen commode d’ajouter mon nom à des échanges.
Je passai la fin de matinée à ranger des cartons que j’avais repoussés depuis mon déménagement. L’un contenait des cartes postales envoyées par ma mère lors de voyages où elle accompagnait Gérard. Elle écrivait toujours : Nous travaillons beaucoup pour vous offrir une belle vie. J’avais répondu pendant des années en la remerciant, même lorsqu’ils m’avaient laissé payer mes études seule.
Je choisis de conserver deux cartes qui me plaisaient et de recycler le reste. Ce n’était pas effacer mon enfance. C’était cesser d’entreposer des phrases qui me dictaient ce que je devais ressentir.
Salomé m’appela pour me demander si je voulais déjeuner. Je lui répondis que j’avais besoin d’une heure seule avant les nouvelles de l’après-midi. Elle accepta immédiatement. Je me fis une omelette, ouvris la fenêtre et écoutai les bruits de la cour. Un voisin discutait avec sa fille d’une leçon de guitare ; ils n’étaient pas d’accord sur la bonne heure, puis trouvèrent une solution sans se menacer. Cette conversation insignifiante me fit plus de bien qu’un discours sur les familles parfaites.
Lorsque je rappelai Salomé, je lui dis : « J’ai mangé. J’ai respiré. Maintenant, je peux écouter. » Elle répondit : « C’était précisément le programme. »
L’après-midi, ma mère sortit de son audition. Elle ne raconta pas ce qu’elle avait déclaré en détail, suivant les conseils reçus. Elle me dit seulement qu’elle avait confirmé avoir vu Gérard me frapper, avoir connaissance des difficultés financières et avoir signé un faux message adressé à notre famille.
« On m’a demandé si je savais qu’on imitait ta signature. J’ai dit ce que je savais. Pas ce que j’aurais voulu croire. »
Je m’assis dans le fauteuil de mon salon, téléphone contre l’oreille.
« Est-ce que papa t’a appelée ? »
« Douze fois. Je ne réponds plus. »
« Il te menace ? »
« Il dit que je détruis quarante ans de mariage. »
Je fermai les yeux. « C’est une façon de parler de ce que toi tu fais, jamais de ce qu’il a fait. »
Elle inspira profondément. « Je commence à le comprendre. »
Le soir, elle m’envoya la photographie d’une petite chambre chez sa cousine : un lit étroit, un bureau, des rideaux jaunes. « Je n’ai presque rien apporté. Je dors mieux. » Je répondis par un cœur, puis me demandai si cela constituait une promesse de réconciliation. Je décidai que non. Un cœur pouvait seulement vouloir dire : je suis contente que tu dormes.
Camille m’écrivit pour demander si notre mère allait vraiment témoigner contre Gérard. Je lui répondis qu’elle devait poser la question à maman.
« Tu ne m’aides jamais quand ça compte », lança-t-elle.
« Je t’ai donné les coordonnées d’un avocat. Tu m’as dit que tu l’avais consulté. »
« Oui, mais… je voudrais qu’on soit toutes les trois ensemble. »
Je regardai le message plusieurs minutes. Petite, j’avais rêvé de cet instant, trois femmes réunies pour refuser les colères de mon père. À présent, je savais que l’unité ne valait rien si elle exigeait de taire les fautes de Camille.
« On pourra se voir toutes les trois si chacune vient avec la volonté de dire la vérité, pas de négocier mon silence », écrivis-je.
Elle ne répondit pas. Le lendemain, elle publia un message annonçant qu’elle suspendait son activité professionnelle pour remettre ses comptes en ordre et coopérer avec les vérifications en cours. Les commentaires étaient cruels. Je résistai à l’envie de la défendre contre tout le monde. Certains créanciers avaient des raisons légitimes d’être en colère ; personne n’avait besoin de moi pour leur apprendre ce qu’ils devaient ressentir.
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Mon père, lui, déposa une nouvelle plainte en dénonciation calomnieuse contre ma mère. Salomé ne commenta pas les chances de succès. Elle me rappela seulement : « Il peut déposer un document. Ça ne transforme pas ce qu’il écrit en vérité. »
Je répétai cette phrase à ma mère au téléphone. Pour une fois, elle me répondit : « Je sais. »