strive

Chapter 11 - Le chantier Saint-Roch

Je ne mis pas les pieds sur le chantier. J’avais demandé à Nadia si une visite officielle serait possible, puis compris que ma présence pouvait compliquer les choses pour les salariés. Nous nous retrouvâmes plutôt dans une salle municipale, en présence de leur conseil et d’un ingénieur indépendant chargé d’expliquer les éléments déjà accessibles.

Sur la table, une maquette de Saint-Roch montrait quatre immeubles destinés à des logements accessibles. Le projet aurait dû être la fierté de mon père. Il promettait des appartements aux familles dont les loyers augmentaient plus vite que les salaires. J’avais assisté à son lancement, trois ans plus tôt, et entendu Gérard déclarer : « Construire, c’est prendre soin des gens qu’on ne connaîtra jamais. » J’avais applaudi.

L’ingénieur montra les rapports d’inspection disponibles. Certaines vérifications avaient bien été réalisées par de vrais techniciens ; d’autres portaient l’en-tête d’Aurore Services alors que personne n’avait pu établir qu’un contrôleur de cette société s’était déplacé. Un document de prévention avait été modifié après l’accident de Julien. Des incohérences de dates justifiaient des investigations, mais l’ingénieur refusa de prétendre connaître à lui seul les causes de la chute.

« Nous devons séparer les trois questions », expliqua-t-il. « La sécurité du chantier, l’accident précis et les paiements effectués. Elles peuvent être liées, mais ce lien doit être démontré. »

Nadia lui posa des questions minutieuses. Elle voulait savoir si les ouvriers pouvaient reprendre certains travaux sans danger, comment demander une expertise et quelles pièces conserver. Je l’écoutais avec admiration. Elle n’attendait pas une héritière pour lui dire ce qu’était une fixation.

Au fond de la salle, une jeune femme leva la main. Elle s’appelait Léna, conductrice de travaux. Elle était entrée dans l’entreprise huit mois auparavant et avait accepté de signer des comptes rendus préparés par sa hiérarchie.

« J’ai constaté des anomalies », dit-elle. « Je l’ai signalé oralement. On m’a répondu que les inspections avaient été faites. J’ai cru le responsable. »

« Vous avez gardé des courriels ? » demanda le conseil.

« Oui. Et j’ai signé un document affirmant que tout était conforme alors que je n’avais pas vu la visite. »

Sa voix se brisa. Nadia posa un verre d’eau devant elle.

« Ce que vous venez de dire mérite d’être rapporté correctement. Ne portez pas ça seule », dit-elle.

Je compris que les responsabilités n’étaient pas réparties en catégories simples. Il y avait mon père, qui avait peut-être conçu le système ; des intermédiaires qui en tiraient profit ; des gens qui avaient baissé les yeux pour conserver leur emploi ; et des gens qui s’étaient trompés sans chercher à nuire. Mélanger toutes ces situations aurait été une seconde injustice.

La discussion dura une heure de plus que prévu. Le représentant des salariés demanda si les contrôles futurs seraient annoncés à l’avance et comment signaler une anomalie sans risquer une sanction informelle. L’ingénieur expliqua les dispositifs possibles et reconnut que les outils techniques ne serviraient à rien si les chefs d’équipe continuaient à traiter les alertes comme de l’insubordination.

Nadia évoqua un ancien apprenti qu’on avait surnommé « le ministre » parce qu’il posait des questions sur les casques. Il avait fini par se taire pour ne plus être moqué. Il avait quitté le chantier trois mois après. Personne ne savait où il travaillait aujourd’hui.

« Les consignes de sécurité ne sont pas une affiche », conclut-elle. « Il faut pouvoir dire : je ne monte pas là, ce n’est pas prêt. Et il faut pouvoir le dire sans perdre son poste. »

Je pensai à mon propre non. Le prix que j’avais payé était brutal et visible, mais tant d’autres refus avaient été étouffés sans caméra ni buffet de fête. Cette proximité ne rendait pas nos situations identiques ; elle m’obligeait simplement à comprendre que la violence pouvait aussi s’exercer par des plannings, des moqueries et des retenues de salaire.

L’ingénieur proposa une visite de vérification avec les représentants, organisée selon les règles de sécurité. Nadia prit les coordonnées et nota tout. À la sortie, elle me montra son cahier : quatre pages de questions, aucune demande d’applaudissements. J’admirai ce travail patient, si différent des annonces tonitruantes de Gérard.

En sortant, Léna m’arrêta.

« Je vous détestais », avoua-t-elle.

« Pourquoi ? »

« On disait que vous étiez riche, que vous aviez encaissé les honoraires d’inspection et que vous étiez partie en laissant les ouvriers régler l’addition. Puis j’ai vu la vidéo de la fête. Je me suis dit : on nous ment peut-être aussi sur elle. »

« Vous n’aviez pas de raison de me croire. »

« Je ne vous crois pas encore sur tout. Mais je veux qu’on vérifie. »

Elle me tendit une enveloppe qu’elle destinait aux enquêteurs et non à mes mains. J’appelai Salomé pour faciliter la prise de contact. Léna sourit faiblement.

« Vous ne voulez même pas regarder ? »

« Pas si ça compromet ce que vous avez à dire. »

Je rentrai chez moi à pied. Devant une boulangerie, un homme m’interpella : « Alors, on a retrouvé sa belle voiture ? » Son rire me poursuivit jusqu’au passage piéton. Je n’étais plus une femme qui avait économisé six ans ; j’étais devenue un extrait de vidéo que chacun complétait à sa guise.

Le soir, Camille appela depuis le bureau de son avocat. Elle souhaitait me dire directement ce qu’elle avait appris sur Damien.

« Il n’avait pas besoin du X5 pour payer mes dettes », dit-elle. « Il voulait obtenir un écrit avec ta signature à toi. La voiture était un prétexte. Le document de donation devait servir de modèle à d’autres signatures. »

« Il avait déjà ma signature sur le faux cautionnement. »

« Il voulait une signature récente. Signée devant des témoins. Pour dire ensuite que tu coopérais à toutes ses opérations. »

May you like

Je m’appuyai contre le mur. Le gâteau, le microphone, le sourire de Camille : toute la fête avait été organisée pour me faire signer quelque chose sous la pression d’un public.

Et mon père, lorsqu’il m’avait frappée, avait changé une escroquerie calculée en affaire criminelle impossible à dissimuler.

Related Stories

Other posts