Chapter 19 - Gérard sans public

Je revis mon père lors d’une rencontre organisée dans les locaux de nos avocats, sous des conditions strictes. Je n’avais pas accepté de le voir pour négocier la plainte ou la voiture. Je voulais l’entendre répondre à une question qu’aucun document ne pouvait résoudre : pourquoi avait-il levé ce présentoir ?
Il arriva sans sa veste de chef d’entreprise, vêtu d’un pull sombre. Ses cheveux avaient blanchi davantage qu’à la fête. Un étranger aurait pu le trouver fragile. Je connaissais la vitesse avec laquelle cette fragilité pouvait devenir une arme.
« Tu as ruiné la société », dit-il avant même de s’asseoir.
Salomé intervint. « Si l’échange prend la forme de menaces ou d’accusations sans rapport avec son objet, nous y mettrons fin. »
Mon père leva les mains. « On ne peut donc plus parler à sa fille. »
« Tu peux me parler », répondis-je. « Tu ne peux pas décider que je dois te croire. »
Avant qu’il ne commence son récit, je lui demandai s’il avait reçu des nouvelles de Julien. Mon père fronça les sourcils.
« L’accidenté ? L’assurance traite son dossier. »
« Il a un prénom. Julien. Il a trente-six ans, un frère et une mère qui vit au quatrième étage sans ascenseur. »
« Je ne peux pas connaître tous les ouvriers par cœur. »
« Tu pouvais au moins connaître les signalements des fixations. »
Il me répondit que les dossiers techniques n’étaient pas son domaine. Deux minutes plus tard, il expliquait qu’aucune décision importante n’était prise chez Bâtir Rhône sans son accord. Je relevai la contradiction. Il soupira et réclama qu’on revienne à « notre problème familial ».
Je pensai au petit garçon Sami et à la manière dont Nadia lui apprenait à demander la permission avant d’emprunter un objet. Mon père, directeur d’une entreprise de plusieurs dizaines de salariés, semblait incapable de comprendre cette règle élémentaire.
« Je suis venue aussi pour savoir si tu reconnais le mal causé hors de notre famille », dis-je.
« Tu m’as amené ici pour un procès ? »
« Non. Pour une conversation dont tu ne contrôles pas toutes les questions. »
Il resta silencieux, les yeux fixés sur mon pansement. J’attendis. À défaut d’une réponse, ce regard me fit comprendre qu’il avait vu ma blessure depuis le premier soir. Il n’était pas ignorant de ce qu’il avait fait. Il choisissait de parler d’autre chose.
Il raconta les débuts de Bâtir Rhône, les nuits passées sur les chantiers, les fournisseurs qui tardaient à payer. Il avait toujours travaillé plus que les autres, disait-il. Les salariés lui devaient leur existence ; la banque ne comprenait rien à son métier ; les investisseurs voulaient le dépecer. Ses phrases tournaient autour d’un centre vide.
« Pourquoi m’as-tu frappée ? »
Il regarda la fenêtre. « Tu m’as défié devant tout le monde. »
Je sentis le pansement sous mes cheveux. « Tu m’as frappée parce que j’ai dit non. »
« Je voulais te faire comprendre la gravité de la situation. »
« Un objet en métal n’explique pas un bilan. »
Il posa les mains sur la table. « J’ai perdu le contrôle. Je le regrette. »
« Regrettes-tu d’avoir levé la main ou d’avoir été filmé ? »
Il me fixa. Pour la première fois, il ne trouva pas immédiatement de réponse.
Puis il parla de la garantie. Il prétendit qu’elle devait seulement permettre un financement temporaire et que le faux papier serait détruit dès qu’un investisseur paierait. Il assurait n’avoir jamais envisagé que la banque se retourne contre moi.
Salomé nota ses propos, mais ne les commenta pas. Je ne savais pas s’il mentait encore, minimisait le risque ou croyait réellement que les règles ne le concernaient pas.
« Qui a créé Aurore Services ? » demandai-je.
« Mornay s’en est occupé. »
« Et les inspections ? »
« Je croyais qu’elles étaient faites. »
« Julien Delmas est tombé. Nadia vous avait signalé les fixations. »
Mon père détourna les yeux. « Les chantiers sont dangereux. »
Je pensai à Julien remontant difficilement ses escaliers. « C’est justement pour cela qu’on paie de vrais contrôles. »
Gérard s’emporta. Il accusa Nadia d’avoir monté les ouvriers contre lui, Mathieu d’avoir frappé un homme âgé, Camille d’être trop faible et ma mère de l’avoir trahi. Tout le monde était coupable, sauf celui qui avait tenu le présentoir.
« Nous arrêtons », dit Salomé.
Je me levai. Mon père se calma aussitôt.
« Élise, attends. Je suis ton père. »
Je le regardai sans haine spectaculaire. « C’est exactement pour ça que tu aurais dû me protéger. »
Dans le couloir, mes jambes tremblaient. Salomé me conduisit jusqu’à un fauteuil et attendit que je respire normalement. Je n’avais pas obtenu l’aveu complet que j’espérais. J’avais obtenu quelque chose d’autre : la certitude qu’aucune phrase parfaite ne transformerait mon père en quelqu’un qu’il n’avait jamais choisi d’être.
Sur le trajet du retour, je m’arrêtai devant une boutique de musique. Un enfant y essayait maladroitement un petit clavier, sous le regard patient de son grand-père. La mélodie recommençait à chaque fausse note. Personne ne lui arrachait les mains du clavier, personne ne prétendait qu’il déshonorait la famille. Je restai derrière la vitrine jusqu’à ce que la chanson prenne enfin forme. J’avais grandi en pensant qu’une erreur donnait toujours à mon père le droit de choisir la suite. Ce soir, je compris que même si l’entretien s’était mal passé, il ne décidait plus de la manière dont j’allais vivre les heures suivantes. J’achetai du pain et rentrai chez moi.
Le soir, Mathieu vint chez moi. Je lui racontai l’entretien. Il m’écouta sans me conseiller de pardonner ou de me venger. Puis il posa une question inattendue.
« Et toi, tu voudrais faire quoi demain si ton père n’existait pas pendant vingt-quatre heures ? »
Je cherchai longtemps. « Aller au cinéma. Un film idiot. Acheter du pain. Conduire jusqu’au lac. »
May you like
« Alors on peut commencer par le cinéma. »
Nous choisîmes une comédie. Je m’endormis pendant les vingt premières minutes. Il resta assis sans me réveiller, et je compris que la paix pouvait ressembler à une salle obscure où personne ne me demandait rien.