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Chapter 8 - La sœur qui ne voulait pas rentrer

Camille apparut à ma porte un dimanche soir, sans manteau malgré le vent. Son maquillage avait coulé, et la robe blanche du gala avait été remplacée par un pantalon trop large. Je regardai l’écran de l’interphone sans ouvrir.

« Tu as dit à tout le monde que je mentais », lui lançai-je.

« Je sais. »

« Tu m’as accusée d’avoir provoqué papa. »

« Je sais. »

« Pourquoi es-tu là ? »

Elle leva une petite valise vers la caméra. « Damien a changé la serrure. »

Je sentis un vieux réflexe me traverser : ouvrir, lui faire un thé, lui laisser ma chambre, appeler son fiancé et organiser une paix qui ne durerait pas. Au lieu de cela, je demandai : « Es-tu en danger immédiat ? »

« Il m’a menacée. Il n’a pas essayé de me frapper. Il dit que si je parle, il me rendra responsable de tout. »

Je lui proposai le numéro d’une permanence d’aide et un hôtel où elle pourrait dormir. Elle se mit à pleurer.

« Tu ne me laisses même pas entrer ? »

« Je peux descendre te parler dans le hall. Pas t’héberger ce soir. »

Je descendis avec Salomé, qui habitait à dix minutes et avait accepté d’être présente. Camille nous attendait sous la lumière blanche de l’entrée. Elle avait l’air plus jeune que son âge, mais je savais combien elle pouvait être dangereuse lorsqu’elle se sentait humiliée.

« Je lui dois cent quatre-vingt mille euros », annonça-t-elle sans préambule.

Je restai silencieuse.

« Mon agence d’événementiel allait mal. J’ai pris une avance auprès de sa société pour payer les prestataires. Il a dit que papa réglerait tout quand son programme immobilier serait refinancé. Puis il m’a demandé de signer des papiers. »

« Lesquels ? » demanda Salomé.

Camille se frotta les mains. « Des garanties. Une promesse de cession. Un procès-verbal me désignant comme représentante d’Horizon. Il m’a dit que tu avais donné ton accord. »

« Et tu l’as cru ? »

Elle ne répondit pas assez vite.

« Camille. »

« Non. J’ai voulu le croire. Je savais que tu dirais non, comme pour la voiture. »

C’était la première phrase honnête que j’entendais de sa bouche depuis des semaines.

Elle expliqua que Damien voulait présenter mon X5 comme un actif offert à sa fiancée afin de rassurer un prêteur privé qui devait débloquer des fonds avant minuit. Le prêteur n’aurait évidemment pas acquis la voiture par une simple feuille signée sous pression ; mais Damien avait besoin d’une apparence de garantie pour obtenir une avance et repousser d’autres créanciers. Il avait promis de la restituer le lendemain. Camille avait accepté cette absurdité parce qu’elle craignait que son agence ne soit mise en liquidation et que ses clients découvrent les acomptes dépensés ailleurs.

« Tu as utilisé mon nom sur quel document ? » demandai-je.

Elle sortit son téléphone. Sur l’écran, un procès-verbal de décision d’associés d’Horizon mentionnait ma présence à une réunion virtuelle. L’heure indiquée était celle où j’étais en intervention dans les locaux d’un client à Grenoble.

« C’est toi qui as mis ma signature ? »

« Damien m’a montré comment reprendre une image d’un ancien contrat. »

Salomé intervint. « Ne manipule plus ce document. Si tu décides de coopérer, consulte ton propre avocat. Nous ne pouvons pas te conseiller toutes les deux. »

Camille leva les yeux. « Même là, tu veux me punir ? »

« Non. Je refuse de te mentir sur ce que tu risques et sur mes propres intérêts. »

« Pourquoi papa t’a-t-il demandé de me faire signer devant autant de monde ? » insistai-je.

Camille regarda Salomé, comme si elle voulait obtenir l’autorisation de continuer.

« Damien disait qu’un cadeau familial annoncé publiquement serait difficile à contester. Il avait invité deux personnes de son réseau pour leur montrer que tu étais d’accord. Je ne savais pas qu’il avait préparé d’autres papiers à ton nom. »

« Tu savais au moins que le formulaire était prêt avant que je dise oui. »

« Oui. Je me disais que si tout le monde applaudissait, tu n’oserais pas refuser. »

Je m’appuyai contre le mur. Cette phrase contenait une grande partie de notre enfance. On m’avait appris que gâcher une réunion de famille était plus grave que renoncer à un objet auquel je tenais.

« Quand nous étions petites, tu te souviens de ma bicyclette bleue ? » demandai-je.

Camille ferma les yeux. « Je l’ai prise le jour de ton anniversaire. »

« Tu l’as cassée. Papa a dit que j’étais égoïste parce que j’ai pleuré. »

« Je croyais qu’il me défendait parce qu’il m’aimait davantage. »

« Et maintenant ? »

Elle essuya son nez. « Je crois qu’il m’apprenait à ne jamais entendre non. Ça ne m’excuse pas d’avoir continué. »

Salomé intervint pour rappeler qu’aucun de ces souvenirs ne devait être confondu avec un aveu légal recueilli en bonne et due forme. Je lui en sus gré. J’avais le droit de comprendre ma sœur sans être obligée de mener son interrogatoire dans un hall d’immeuble.

Nous réservâmes une chambre d’hôtel à son nom, qu’elle paierait elle-même grâce à l’argent encore disponible sur son compte. Je l’accompagnai jusqu’au taxi. Elle hésita avant de monter.

« Tu as toujours eu un plan B, Élise. Une bonne école. Un bon travail. Maintenant une belle voiture. Moi, quand je rate quelque chose, papa me dit de sourire plus fort et de recommencer. »

Je la regardai longtemps. « Ce n’est pas un plan B que j’avais. C’est le droit de travailler sans que tu prennes ce que j’avais gagné. »

Elle baissa la tête.

« Tu m’en veux ? »

« Oui. Et je ne souhaite pas qu’il t’arrive malheur. Les deux peuvent être vrais. »

Le taxi démarra. Cinq minutes après, un message arriva : Je vais prendre un avocat. Et je vais lui dire que le procès-verbal est faux.

Je ne répondis pas. Salomé, à côté de moi, me tendit mon manteau.

« Tu as fait quelque chose de difficile. »

« Je lui ai refusé mon canapé. »

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« Tu as refusé le rôle que tout le monde t’avait assigné. »

Dans l’ascenseur, je me rendis compte que j’avais oublié de lui demander si elle avait mangé. Je faillis redescendre. Puis je compris qu’une relation saine ne commençait pas par un inventaire de mes sacrifices.

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