Chapter 28 - Les plans qu’on dessine ensemble

Dix-huit mois après la réception, le projet des salariés avait un nom : Atelier Rhône. Ce n’était pas Bâtir Rhône rebaptisé à la hâte. C’était une structure plus petite, issue d’une reprise partielle autorisée dans le cadre de la procédure économique, avec des contrats limités, un financement vérifié et des règles de gouvernance acceptées par ses membres. Plusieurs salariés de l’ancienne entreprise avaient retrouvé des emplois ailleurs. D’autres avaient choisi de participer à l’atelier. Nadia en dirigeait la coordination ; Karim suivait les achats ; Léna avait la responsabilité des procédures de sécurité. Julien, dont la rééducation se poursuivait, intervenait à temps partiel dans la formation.
J’assistai à l’inauguration dans un entrepôt dont les murs sentaient encore la peinture fraîche. Le ruban était une simple bande orange de chantier. Sami, plus grand d’une tête, avait dessiné une grue avec un oiseau posé sur la flèche. On avait reproduit son dessin sur la couverture du programme.
« Pourquoi un oiseau ? » demanda un journaliste.
Sami répondit : « Parce qu’il faut vérifier que le ciel est libre avant de lever quelque chose. »
Tout le monde éclata de rire, puis Léna nota qu’il s’agissait aussi, d’une certaine façon, d’une excellente consigne de sécurité.
Les logements de Saint-Roch n’étaient pas tous terminés. Une autre entreprise avait repris la responsabilité principale du programme avec des contrôles renforcés. Atelier Rhône avait obtenu un lot restreint de travaux de finition. Les habitants reçurent enfin des dates révisées et des interlocuteurs identifiés. Mireille visita un appartement accessible avec sa fille. Elle resta longtemps devant une fenêtre donnant sur une cour intérieure.
« Je ne demande pas un palais », dit-elle à Nadia. « Juste une porte derrière laquelle je n’ai pas l’impression d’être invitée chez quelqu’un d’autre. »
Je la compris mieux que je ne l’aurais cru deux ans plus tôt.
L’inauguration avait été précédée de mois peu photogéniques. Nadia avait dû refaire trois fois le prévisionnel lorsque le prix de certains matériaux avait augmenté. Karim s’était disputé avec un financeur au sujet d’une garantie trop large et avait quitté une réunion furieux, avant de revenir le lendemain avec une proposition plus réaliste. Léna avait refusé un contrat pressé qui ne prévoyait pas les équipements de protection nécessaires.
« Avant, j’aurais demandé à Gérard de me dire quoi signer », raconta Karim. « Maintenant, je peux poser une question idiote, et quelqu’un doit y répondre. »
Nadia le corrigea : « Ce n’était pas une question idiote. »
Ils avaient créé un mécanisme interne permettant de signaler un problème sans passer uniquement par le supérieur direct concerné. Julien avait insisté pour que les intérimaires y aient accès dès le premier jour. Le coût de cette organisation apparaissait clairement au budget. Personne ne parlait de dépenses superflues.
Lorsque je visitai l’atelier, je vis un tableau blanc où étaient inscrits les chantiers, les dates de formation et les personnes responsables de chaque tâche. Au coin inférieur, quelqu’un avait écrit : Si on ne sait pas, on arrête et on demande. Cette phrase n’aurait jamais figuré sur un mur de mon père. Il croyait qu’avouer une incertitude diminuait son autorité. Ici, c’était devenu une condition du travail.
Mon père avait été jugé pour l’agression, dont il ne contestait plus le geste matériel, ainsi que pour des faits financiers retenus à son encontre au terme des procédures. Les décisions avaient été rendues, assorties de sanctions et d’obligations précises. D’autres dossiers concernant ses anciens partenaires continuaient selon leur calendrier. Je refusais de réduire toute ma vie à l’annonce d’un jugement. Il avait dû répondre de ses actes. Cela ne rendait pas mon enfance meilleure, mais cela mettait fin à l’idée qu’il pouvait tout décider seul.
La banque avait confirmé par écrit la clôture de ma mise en cause au titre du cautionnement frauduleux. Mon cabinet m’avait confié une nouvelle mission, sans lien avec le groupe familial. J’avais accepté un poste dans une équipe chargée de détecter les fraudes aux dépens des petites entreprises, en veillant à séparer ce travail de mes intérêts personnels. Certaines matinées, le simple bruit métallique d’un plateau tombant dans un restaurant me faisait encore sursauter. Je consultais une professionnelle pour travailler sur ces réactions. Aller mieux ne signifiait pas que la blessure n’avait jamais existé.
Léna me montra les casiers neufs destinés aux équipements individuels. Chaque salarié disposerait d’une place identifiée et d’un moyen simple de signaler un matériel défectueux. « Ce n’est pas glamour, dit-elle, mais ça change les matinées. » Elle ouvrit un classeur de maintenance où les dates et les responsables étaient inscrits lisiblement. J’y reconnus le plaisir professionnel d’un travail qui se laisse vérifier. Je n’avais pas besoin d’être l’auditrice de l’atelier pour comprendre l’importance de ces lignes : un système honnête accepte qu’une autre personne puisse poser des questions.
Mathieu m’attendait près de l’atelier, une enveloppe à la main. Je souris malgré moi.
« Pas encore un faux contrat ? »
« Non. Un billet de train. »
Nous avions prévu une semaine de vacances en Bretagne, sans grand hôtel, sans programme à rentabiliser et sans rendez-vous avec ma famille. Le billet était à mon nom, acheté avec mon accord. Il avait vérifié les dates trois fois parce qu’il savait combien je tenais à décider moi-même de mon emploi du temps.
« Je peux encore changer d’avis ? » demandai-je.
« Jusqu’au départ. Et même ensuite, on peut revenir. »
Je l’embrassai. Il me raconta que Julien envisageait d’adopter un chien, maintenant qu’il pouvait marcher davantage. Madeleine avait déjà proposé quatre noms, tous refusés. Nous passâmes dix minutes à inventer des noms ridicules.
Plus tard, Nadia prit la parole devant les salariés et leurs familles. Elle remercia les partenaires de l’atelier, mais insista sur le fait que l’inauguration n’effaçait ni les pertes ni les personnes parties.
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« Ce qui a changé », dit-elle, « c’est que les décisions qui engagent notre sécurité ne seront plus prises dans une pièce où personne ne nous entend. »
Elle coupa le ruban avec des ciseaux empruntés à Sami. Je photographiai la scène, non pour me mettre au centre, mais pour la conserver dans la mémoire des jours où j’avais enfin vu des gens construire sans demander à quelqu’un de se taire.