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Chapter 10 - Celle qui savait

Nora arriva au cabinet à huit heures du matin avec un sac rempli de vieux carnets.

« Je notais tout », expliqua-t-elle. « Les horaires, les médicaments, les repas de Chloé, les personnes qui venaient. Au début pour le travail. Après… parce que j’avais peur d’oublier. »

Élise tourna les pages.

Chaque journée était datée.

12 septembre : Thomas parti 6 h 40. Retour 23 h 12. Chloé a demandé pourquoi Papa dort toujours ailleurs.

18 septembre : Hélène venue. Discussion forte dans bureau.

3 octobre : Pellier au garage. Chloé descendue chercher lapin. Entendu voix.

« Qu’est-ce que Chloé t’a dit après ? » demanda Élise.

Nora se mordit la lèvre.

« Elle a dit : “Monsieur Arnaud veut prendre la maison de maman.” »

Élise ferma les yeux.

« Elle avait trois ans. »

« Je sais. Je pensais qu’elle avait mal compris. »

« Et Thomas ? »

« Il m’a trouvée dans le couloir. Il m’a demandé ce qu’elle avait entendu. J’ai dit rien. Le lendemain, il m’a annoncé que vous vouliez me remplacer. »

Marc se leva brusquement.

« Donc il a éloigné la seule personne qui savait. »

Besson hocha la tête.

« Ça devient un schéma. »

Nora sortit un dernier carnet.

« Il y a autre chose. Une semaine avant que Chloé tombe malade, Hélène est venue. Elle a pleuré dans la cuisine. Je ne l’avais jamais vue pleurer. Elle a dit à Thomas : “Tu ne comprends pas, Arnaud est capable de tout.” »

Élise sentit une peur sourde.

« Capable de quoi ? »

« Je ne sais pas. Thomas m’a vue et ils se sont tus. »

À onze heures, les documents de Deauville furent ouverts en présence d’un notaire.

Le cahier d’Henri racontait l’histoire de sa première société avec Arnaud Pellier.

Ils avaient créé ensemble un brevet de capteur médical. Pellier avait apporté une partie du capital, Henri la technologie. Quand les comptes avaient commencé à présenter des trous, Henri avait découvert des factures fictives signées par Pellier.

Il avait racheté ses parts, payé ses dettes, puis transformé l’entreprise en ce qui deviendrait Marceau Médical après le mariage d’Élise.

« Donc Hélène mentait en disant que votre père avait volé Pellier », conclut Salomé.

« Pas complètement », répondit Besson. « Pellier peut estimer avoir été forcé de vendre. Mais les actes montrent qu’il a été indemnisé. »

Élise ouvrit une enveloppe au nom de Marianne.

À l’intérieur se trouvait une lettre.

Henri,

Je sais pour Hélène et Arnaud. Je sais aussi que Michel élève Thomas comme son fils. Je ne veux pas que cet enfant paie pour les erreurs des adultes. Mais si Arnaud revient un jour réclamer ce qu’il appelle “sa part”, rappelle-toi qu’il ne veut pas seulement de l’argent. Il veut que tu reconnaisses qu’il avait raison.

Élise s’arrêta.

La suite était plus difficile.

J’ai entendu Arnaud dire à Hélène que si Thomas obtenait un jour le contrôle de l’entreprise, alors “la dette serait enfin payée”. Hélène lui a répondu qu’elle ne laisserait jamais son fils devenir une arme.

Elle n’a peut-être pas réussi.

Marc murmura :

« Maman savait tout ça… »

« Et elle ne nous a rien dit. »

« Peut-être qu’elle pensait nous protéger. »

Élise le regarda.

« Tout le monde pense ça. »

Son téléphone vibra.

Message de Thomas.

JE SAIS POUR LES VIDÉOS. ON DOIT PARLER AVANT QUE PELLIER LES TROUVE.

Élise montra l’écran à Besson.

« Ne réponds pas », dit-il.

Un deuxième message arriva.

TU CROIS QUE JE SUIS TON ENNEMI. TU TE TROMPES.

Puis une photo.

Arnaud Pellier sortant d’un immeuble, accompagné d’un homme qu’Élise reconnut immédiatement.

C’était le docteur Antoine Clerc, l’un des médecins qui avait soigné Chloé aux urgences.

Élise sentit le sang quitter son visage.

« Pourquoi Pellier connaît le médecin de ma fille ? »

Personne ne répondit.

Besson prit le téléphone.

« Là, on arrête tout et on appelle la police. »

Élise acquiesça.

Le docteur Clerc fut entendu dans l’après-midi. Il expliqua sa relation avec Pellier : une fondation médicale, des conférences, quelques dîners de levée de fonds. Rien n’indiquait qu’il ait communiqué le dossier de Chloé ou participé à quoi que ce soit d’illégal. Roussel fit vérifier les accès informatiques de l’hôpital. Aucun accès suspect avant l’admission de l’enfant.

Élise ressentit un soulagement presque douloureux. Elle n’avait pas réalisé à quel point une partie d’elle craignait qu’on ait provoqué ou exploité médicalement la maladie.

« Donc elle est tombée malade parce qu’elle est tombée malade », dit-elle à Roussel.

« C’est ce que montrent les éléments disponibles. »

Élise acquiesça. « C’est horrible, mais j’en avais besoin. »

« Besoin de quoi ? »

« Qu’il reste quelque chose qui ne soit pas un complot. »

Roussel la regarda avec douceur. « La tragédie n’a pas besoin d’un coupable pour être réelle. »

Cette phrase accompagna Élise jusqu’au siège. Là, elle retrouva Nora, qui complétait sa déposition. La jeune femme lui remit un petit carnet rose appartenant à Chloé. À l’intérieur, des gribouillis et des autocollants. Sur une page, Nora avait noté une phrase de l’enfant : Papa dit que les grands font des bêtises mais après ils réparent.

Élise ferma le carnet.

« Elle croyait vraiment ça. »

Nora essuya ses yeux. « Les enfants croient qu’on sait réparer parce qu’on est grands. »

« Et nous, on improvise. »

« Oui. »

Élise prit la main de Nora. « Tu ne portes pas la faute de ne pas avoir tout compris. Tu étais une nounou de vingt-cinq ans prise dans des choses d’adultes qui m’échappaient à moi aussi. »

Nora se mit à pleurer.

Pour Élise, ce fut un moment étrange : la première fois depuis des semaines qu’elle consola quelqu’un sans sentir que cela lui retirait quelque chose. Peut-être que le deuil n’était pas seulement un trou. Peut-être qu’il pouvait aussi ouvrir un espace où la compassion devenait plus précise.

Avant de quitter le commissariat, Élise demanda à Roussel si elle risquait de devenir obsédée. La commandante répondit sans détour : « Oui. C’est possible. » Élise fut surprise par la franchise. Roussel ajouta : « Fixez-vous une règle. Quand un fait est vérifié, vous l’acceptez même s’il ne correspond pas à votre intuition. Quand il ne l’est pas, vous ne le traitez pas comme vrai. C’est ce qui nous protège tous les deux. » Élise nota mentalement cette règle. Dans une histoire où presque chacun avait arrangé la réalité pour survivre ou gagner, refuser de remplir les vides devenait presque un acte moral.

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Pour la première fois depuis le début, son instinct n’était plus de combattre.

C’était de comprendre jusqu’où remontait vraiment l’histoire.

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