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Chapter 2 - Le retour du soleil

Thomas ne quitta pas la maison tout de suite.

Il resta près de l’escalier avec l’enveloppe du conseil froissée dans sa main, comme si le papier pouvait changer de contenu s’il le serrait assez fort.

« Élise, écoute-moi. »

« Non. »

« C’était un voyage d’affaires. »

« Avec une villa au nom de Sabrina ? »

« Elle m’accompagnait pour négocier un partenariat. »

Sabrina, toujours près de la porte, releva la tête.

« Thomas… »

« Tais-toi. »

Cette fois, plusieurs invités se retournèrent franchement.

Élise observa la jeune femme. Sabrina n’avait plus l’air de la maîtresse triomphante que tout le monde avait vue entrer. Elle avait l’air d’une employée qui venait de comprendre qu’elle pouvait être sacrifiée avant même d’avoir posé sa valise.

« Sabrina », dit Élise, « est-ce qu’il y avait des investisseurs dans la villa ? »

Sabrina ouvrit les lèvres.

Thomas se plaça devant elle.

« Tu n’as pas à répondre. »

« Elle n’a pas besoin de ta permission », répondit Élise.

Sabrina regarda le cercueil, puis Élise.

« Non », dit-elle enfin.

Thomas se retourna brutalement.

« Quoi ? »

« Il n’y avait pas d’investisseurs. »

« Sabrina. »

« Tu m’avais dit que ta femme savait. »

Le salon sembla retenir son souffle.

Thomas parla entre ses dents.

« On réglera ça plus tard. »

Sabrina secoua la tête.

« Non. C’est toujours ce que tu dis. Plus tard. Après la réunion. Après le trimestre. Après le divorce que tu jurais vouloir demander. »

Élise sentit une douleur sourde, différente du choc. Moins aiguë, presque ancienne. Comme si son corps avait déjà compris depuis longtemps ce que son esprit refusait encore d’admettre.

« Depuis combien de temps ? » demanda-t-elle.

Sabrina pleura sans bruit.

« Dix-huit mois. »

Marc jura à voix basse.

Thomas regarda autour de lui.

« Vous êtes tous devenus fous. Ma fille vient de mourir et vous transformez son enterrement en tribunal. »

Élise s’approcha jusqu’à n’être plus qu’à un mètre de lui.

« Tu n’étais pas à son enterrement. Tu viens d’arriver à la fin. »

Il fléchit comme si elle l’avait frappé.

Puis il reprit son masque.

« Je vais prendre une douche. On parlera quand tu seras calmée. »

Il posa un pied sur la première marche.

Marc lui barra le passage.

« La valise est à toi. L’étage, non. »

« Écarte-toi. »

« Non. »

Thomas le poussa de l’épaule.

Marc le repoussa aussitôt.

Élise intervint.

« Stop. »

Les deux hommes restèrent figés.

« Si quelqu’un lève la main aujourd’hui, je fais sortir tout le monde. Toi compris, Marc. »

Son frère hocha la tête.

Thomas ricana.

« Tu contrôles tout maintenant ? »

« Non. Seulement ce qui m’appartient. Ça te paraît nouveau parce que tu as passé quinze ans à appeler ça ‘nous’. »

Maître Besson s’avança.

« Monsieur Marceau, votre accès résidentiel au domaine a été suspendu à la demande de la propriétaire bénéficiaire. Si vous refusez de partir, la sécurité interviendra. »

Thomas regarda Élise.

« Tu me chasses le jour où j’apprends que ma fille est morte ? »

Élise serra la peluche.

« Je t’ai appelé cent fois avant qu’elle meure. »

Il n’eut rien à répondre.

Sabrina ramassa son sac.

« Je pars. »

Thomas lui attrapa le poignet.

« Toi, tu restes. »

Marc fit un pas, mais Élise fut plus rapide.

« Lâche-la. »

Thomas obéit, surpris par le ton.

Sabrina frotta son poignet.

« Je ne savais pas pour Chloé », dit-elle à Élise. « Je vous le jure. »

« Tu savais pour moi. »

« Oui. »

« C’est suffisant pour aujourd’hui. »

Sabrina baissa les yeux et sortit seule sous la pluie.

Thomas la suivit quelques minutes plus tard, tirant sa valise derrière lui. Avant de franchir la porte, il se retourna.

« Tu crois que tu peux me retirer l’entreprise comme on retire une clé ? »

Élise répondit calmement.

« Demain matin, on verra. »

La porte se referma.

Le silence revint, mais ce n’était plus celui du deuil. C’était un silence après explosion.

Marc s’assit près de sa sœur.

« Tu vas tenir ? »

« Non. »

Il la regarda.

Élise posa la tête contre son épaule.

« Mais je vais quand même avancer. »

Plus tard, lorsque les derniers invités furent partis, elle monta dans la chambre de Chloé.

Rien n’avait bougé. Une petite robe jaune pendait derrière la porte. Trois dessins étaient scotchés au mur : une maison, un soleil violet et une famille à quatre bras, parce que Chloé dessinait toujours les mains trop longues.

Élise s’assit sur le lit.

Sur la table de nuit, le téléphone jouet de sa fille affichait encore des autocollants d’étoiles.

« Papa travaille beaucoup », disait Chloé chaque fois qu’elle imitait les adultes. « Mais il revient. »

Élise ferma les yeux.

Quelqu’un frappa doucement.

Maître Besson entra avec un dossier.

« Désolé. »

« Qu’est-ce qu’il y a ? »

« Gabriel Renard m’a envoyé quelque chose. »

Gabriel était un jeune contrôleur financier de Marceau Médical. Trente ans, discret, toujours trop sérieux dans les cocktails d’entreprise.

« Le comptable ? »

« Oui. Il dit qu’il a découvert douze virements qu’on lui avait demandé de classer comme honoraires de conseil. »

Élise ouvrit le dossier.

Des sociétés inconnues apparaissaient sur plusieurs pages.

Aster North.

Blue Reef Consulting.

Orion Strategy.

« Combien ? » demanda-t-elle.

« Un peu plus de onze millions d’euros sur quatre ans. »

Élise leva les yeux.

« Thomas ? »

« Les validations viennent de son compte. »

« Et les bénéficiaires ? »

« C’est là que ça devient étrange. »

Besson lui montra une annexe.

L’une des sociétés avait été créée par un cabinet juridique de Genève.

Le contact initial n’était pas Thomas.

C’était Hélène Marceau, sa mère.

Élise resta immobile.

Le message reçu d’Hélène une semaine plus tôt lui revint en mémoire : Arrête d’être dramatique. Daniel travaille pour subvenir à vos besoins.

Sauf qu’ici, Thomas s’appelait Thomas, et Hélène savait exactement de quoi vivait son fils.

« Préviens le conseil », dit Élise.

Besson hésita.

« Tu es sûre ? »

Elle regarda les dessins de Chloé.

« Pour la première fois, oui. »

Au même moment, à l’autre bout de Paris, Thomas entra dans une suite d’hôtel et trouva sa mère assise dans le noir.

« Tu as tout gâché », dit Hélène.

Thomas posa sa valise.

« Élise ne sait rien. »

Avant de quitter la chambre, Élise ouvrit le placard où étaient rangés les manteaux de Chloé. Elle prit celui avec les petits boutons rouges et le porta jusqu’au salon. Marc ne posa aucune question lorsqu’elle le déposa sur le dossier d’une chaise. Elle avait besoin que quelque chose de sa fille reste visible sans être transformé en autel. Le deuil, comprit-elle, n’était pas seulement une absence. C’était une négociation permanente avec les objets. Les déplacer semblait trahir. Les laisser en place empêchait parfois de respirer.

Maître Besson revint plus tard avec un relevé du trust. Élise lui demanda de lui expliquer chaque ligne comme s’il s’adressait à quelqu’un qui n’avait jamais étudié le droit des sociétés. Il commença avec prudence. Elle l’interrompit. « Ne simplifiez pas pour me ménager. Expliquez. » Pendant deux heures, elle apprit la différence entre droits économiques, droits de vote, usufruit, pouvoirs de nomination et clauses de suspension. Elle prit des notes dans un cahier d’écolier trouvé dans la cuisine. Sur la couverture, Chloé avait dessiné un cœur violet.

« Vous auriez pu apprendre tout ça il y a dix ans », dit Besson sans reproche.

« Oui. »

« Pourquoi vous ne l’avez pas fait ? »

Élise réfléchit. « Parce que Thomas disait qu’il s’en occupait. Et parce que c’était agréable d’être aimée au point de ne pas avoir à vérifier. »

Besson baissa les yeux. « L’amour et la confiance ne sont pas le problème. L’absence de contrôle, si. »

Cette phrase resta avec elle. Avant de dormir, Élise inscrivit trois règles sur une feuille : comprendre ce que je possède, vérifier ce que je signe, ne plus confondre paix et silence. Elle scotcha la feuille à l’intérieur du placard de son bureau, là où personne ne la verrait. Ce n’était pas un manifeste. C’était une promesse privée.

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Hélène alluma la lampe.

« Elle sait assez. Et demain, si tu rates ce conseil, nous perdons beaucoup plus qu’une entreprise. »

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