Chapter 24 - La fille du comptable

Élise ne confronta pas immédiatement Jacques Verdier.
Elle vérifia d’abord.
Gabriel et Salomé remontèrent ses liens avec l’histoire ancienne de l’entreprise.
Verdier avait été jeune avocat d’affaires à l’époque où Henri Delmas avait racheté les parts de Pellier. Il avait préparé certains documents. Plus tard, il était devenu administrateur, puis président du conseil.
« Il était là depuis le début », dit Gabriel.
« Et il nous a aidés à suspendre Thomas », répondit Élise.
« Peut-être parce que ça l’arrangeait. »
« Ou parce qu’il a changé. »
Gabriel la regarda.
« Vous devenez optimiste ? »
« Ne vous habituez pas. »
Ils trouvèrent une ancienne société de conseil liée à Verdier. Elle avait reçu des paiements de la première entreprise d’Henri exactement au moment du départ de Pellier.
Puis, vingt ans plus tard, la même structure avait facturé Orion Strategy.
Le lien était incontestable.
Roussel convoqua Verdier.
Il arriva volontairement, costume sombre, dossier sous le bras.
« J’attendais ce moment », dit-il.
Élise fronça les sourcils.
« Depuis quand ? »
« Depuis que vous avez commencé à ouvrir les archives. »
Il posa son dossier.
« J’ai travaillé pour votre père et Pellier. Oui. J’ai organisé le rachat. Oui. J’ai aussi reçu des paiements récents d’Orion. »
« Pourquoi ? »
« Parce que je menais ma propre enquête. »
Gabriel soupira.
« Bien sûr. Tout le monde mène sa propre enquête dans cette histoire. »
Verdier ne sourit pas.
« J’ai commis une erreur il y a vingt-sept ans. J’ai accepté de couvrir certaines fausses factures pour éviter un scandale. Henri voulait sauver l’entreprise. Pellier voulait partir avec de l’argent. J’ai construit le compromis. »
Élise le fixa.
« Et vous appelez ça une erreur ? »
« À vingt-huit ans, on appelle ça sauver un client. À cinquante-cinq, on appelle ça ce que c’était : couvrir une fraude. »
« Pourquoi ma mère avait-elle peur de vous ? »
« Parce qu’elle savait que je détenais les documents prouvant qu’Henri avait lui aussi déplacé des fonds pour payer Pellier. Légalement gris, moralement discutable. »
« Vous l’avez menacée ? »
« Jamais. Mais elle pensait que ma simple connaissance était une menace. »
« Et Orion ? »
Verdier ouvrit le dossier.
« Je facturais de fausses prestations pour suivre l’argent. J’ai reversé chaque euro sur un compte séquestre. »
Roussel prit les relevés.
« Vous auriez pu venir nous voir. »
« J’avais peur que Pellier apprenne que j’avais changé de camp. »
Élise pensa à toutes les personnes qui avaient justifié leur silence par la peur.
« Vous aussi. »
« Oui. »
Verdier la regarda.
« La différence, madame Marceau, c’est que je ne vous demande pas de me pardonner. Je vous donne les preuves. »
Le dossier contenait la pièce la plus importante jusqu’ici : un tableau de répartition des fonds détournés, tenu par Pellier lui-même.
Thomas avait reçu environ quatre millions.
Hélène, huit cent mille.
Des intermédiaires, le reste.
Mais plus de cinq millions avaient été dirigés vers un nom qu’Élise ne connaissait pas.
CAMILLE RENARD.
Gabriel pâlit.
« Ma sœur. »
Élise se tourna vers lui.
« Vous avez une sœur ? »
« Oui. Elle vit au Canada. On ne se parle presque plus. »
« Pourquoi Pellier lui aurait-il envoyé cinq millions ? »
Gabriel semblait réellement perdu.
« Je n’en sais rien. »
Roussel demanda son numéro.
Camille Renard répondit après plusieurs tentatives.
Elle avait trente-quatre ans, travaillait comme architecte à Montréal et affirma ne jamais avoir reçu d’argent de Pellier.
« Je n’ai même pas de compte en Europe depuis dix ans. »
« Votre nom est associé à une structure luxembourgeoise », expliqua Roussel.
Silence.
Puis Camille dit :
« Attendez. Mon père avait ouvert quelque chose à mon nom quand j’étais adolescente. Il disait que c’était pour mes études. »
Gabriel se pencha vers le téléphone.
« Camille, tu ne m’as jamais parlé de ça. »
« Parce que Papa m’avait fait promettre. »
« Promettre quoi ? »
Sa voix changea.
« De ne jamais te dire qu’il avait gardé une copie du brevet original. »
Camille accepta de revenir à Paris pour ouvrir les vieux dossiers de leur père. À l’aéroport, Gabriel l’attendait avec une gêne visible. Élise resta en retrait. Les frère et sœur ne s’étaient pas vus depuis quatre ans.
Camille posa sa valise. « Tu as maigri. »
Gabriel répondit : « Bonjour à toi aussi. »
Ils se prirent maladroitement dans les bras.
Dans les archives, Camille sortit une enveloppe que leur père lui avait confiée avant sa mort. Elle contenait une copie du brevet original et une lettre. Luc reconnaissait avoir accepté de l’argent de Pellier. Il écrivait : J’ai pris l’argent parce que j’avais peur. Ensuite j’ai passé vingt ans à appeler ça autre chose.
Gabriel dut quitter la pièce quelques minutes.
Élise le rejoignit dans le couloir. « Tu veux être seul ? »
Il secoua la tête. « Non. Juste pas observé. »
Ils restèrent côte à côte sans parler.
Quand il revint, Gabriel demanda à Camille pourquoi elle avait gardé le secret.
« Papa m’a demandé. »
« Et tu as accepté ? »
« J’avais dix-sept ans. Tu étais déjà obsédé par l’idée de laver son nom. J’avais peur que la vérité te casse. »
Gabriel rit amèrement. « Tout le monde voulait nous protéger. »
Camille répondit : « Oui. Et regarde comme ça marche bien. »
Ce fut le début d’une réconciliation difficile mais honnête. Ils se disputèrent, pleurèrent, puis commandèrent des pizzas à minuit.
Élise observa la scène de loin. Le secret n’avait pas seulement détruit. Une fois ouvert, il pouvait parfois devenir le point de départ d’une relation plus vraie. Cela lui donna une forme d’espoir pour Marc, pour Hélène peut-être, même pour la mémoire de Thomas en tant que père de Chloé.
Camille révéla aussi que leur père avait tenté, peu avant sa mort, d’écrire à Henri Delmas pour reconnaître son silence. La lettre était restée inachevée. Gabriel la lut à voix haute jusqu’à ce que sa voix casse. Luc écrivait : J’ai cru qu’accepter l’argent me permettrait de protéger mes enfants. En réalité, j’ai acheté le droit de leur transmettre ma honte. Gabriel posa la feuille et resta longtemps silencieux. Élise comprit qu’il traversait une version différente de son propre deuil : perdre l’image d’un père tout en conservant le père. Elle ne lui dit pas que tout irait bien. Elle s’assit simplement à côté de lui jusqu’à ce qu’il puisse reprendre.
Camille demanda ensuite à Élise si elle regrettait d’avoir ouvert tous ces dossiers. Élise réfléchit. « Certains jours, oui. Mais l’ignorance ne rendait pas notre famille saine. Elle la rendait seulement plus facile à raconter. » Camille sourit tristement. « Chez nous aussi. » Elles partagèrent un café pendant que Gabriel et Marc discutaient dans la pièce voisine. Deux familles différentes, deux histoires de pères imparfaits, et la même tentation ancienne de préférer une légende confortable à une vérité difficile.
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Élise et Gabriel se regardèrent.
La quatrième personne venait soudain de redevenir centrale.