Chapter 13 - L'homme au manteau gris

Thomas nia avoir la bague.
Il nia aussi connaître l’existence du coffre de Henri, l’enregistrement de Pellier ou le projet ancien évoquant son mariage avec Élise.
La rencontre eut lieu au cabinet de son avocat, sous surveillance juridique stricte.
Thomas semblait avoir perdu du poids. Ses traits étaient tirés. Sans son bureau, ses assistants, ses chauffeurs, il paraissait soudain moins grand.
Élise ne se laissa pas attendrir.
« Ta mère dit qu’elle t’a donné la bague de ma mère. »
« Il y a neuf ans. Je l’ai revendue. »
« À qui ? »
« Je ne sais plus. »
« Tu revends les bijoux de ma mère sans te souvenir à qui ? »
« Ta mère était morte. Hélène m’a dit que ça n’avait pas de valeur sentimentale pour toi. »
Élise rit sans humour.
« Et tu l’as crue. »
« J’avais besoin d’argent à l’époque. »
« Tu gagnais déjà très bien ta vie. »
Thomas détourna le regard.
« J’avais des dettes. »
« Quelles dettes ? »
Son avocat intervint.
« Mon client n’est pas tenu de répondre à des questions sans lien direct. »
Élise se tourna vers Besson.
« Alors on arrête. »
Thomas leva la main.
« Non. »
Il inspira.
« Des dettes de jeu. »
Élise resta silencieuse.
« Quand ? »
« Au début de notre mariage. »
« Combien ? »
« Beaucoup. »
« Combien, Thomas ? »
« Presque deux millions. »
Marc, assis au fond de la pièce, se redressa.
« Deux millions ? »
Thomas acquiesça.
« Pellier m’a aidé. »
Élise sentit la pièce se resserrer.
« Voilà. »
« Je ne savais pas qu’il était mon père. Il m’a dit qu’il était un ami de la famille. »
« Et en échange ? »
Thomas se frotta le visage.
« Il voulait un poste au conseil. Des informations. Rien d’illégal au début. »
« Au début. »
« Oui. »
« Quand as-tu appris qu’il était ton père ? »
« Il y a six ans. »
Élise pensa à tous les dîners, aux anniversaires, aux voyages depuis six ans.
« Et tu ne m’as rien dit. »
« J’avais honte. »
« De quoi ? De lui ou de toi ? »
Thomas ne répondit pas.
Elle posa l’enregistrement d’Henri sur la table.
« Écoute. »
Quand Pellier prononça : Un jour, ta fille épousera mon fils, Thomas devint blanc.
« Je n’ai jamais entendu ça. »
« Tu me demandes de te croire ? »
« Oui. »
« Pourquoi ? »
Sa voix se brisa.
« Parce que si j’avais su qu’il avait planifié notre rencontre quand j’étais enfant, tu crois que je pourrais encore me regarder dans un miroir ? »
Élise le fixa.
« Tu arrivais très bien à te regarder dans un miroir à Sainte-Lucie. »
Il baissa la tête.
La réunion prit fin sans conclusion.
Dans le couloir, Gabriel attendait avec Salomé.
« On a une nouvelle piste », dit-il.
Il montra une capture d’écran de vidéosurveillance prise devant le siège le jour de la tentative d’intrusion.
La femme à la perruque blonde montait dans une voiture.
Le conducteur portait un manteau gris et une casquette.
Une autre caméra avait capté son visage de profil.
Nora le reconnut immédiatement.
« C’est l’homme qui venait parfois chercher Thomas le soir. »
« Nom ? » demanda Élise.
« Je ne l’ai jamais su. Mais Chloé l’appelait Monsieur Vincent. »
Gabriel consulta un fichier.
« Vincent Laroque. Ancien responsable de sécurité de Marceau Médical. Licencié il y a quatre ans. »
« Pourquoi ? »
« Vol présumé de matériel. »
Élise fronça les sourcils.
« Qui l’a licencié ? »
« Thomas. »
Plus tard, Roussel confirma que Laroque travaillait depuis deux ans comme enquêteur privé indépendant.
Son principal client récent : Arnaud Pellier.
« Donc Pellier a utilisé un ancien responsable de sécurité de Thomas pour surveiller l’entreprise », résuma Élise.
« Ça y ressemble », dit Roussel.
« Et la femme avec la bague ? »
« Pas identifiée. »
Le soir, Élise reçut un appel d’un numéro masqué.
Elle laissa sonner.
Un message vocal arriva.
Une voix d’homme :
« Madame Marceau, je m’appelle Vincent Laroque. Si vous voulez savoir qui a mis la carte mémoire dans le lapin de votre fille, ce n’est pas Nora qu’il faut interroger. »
Élise écouta deux fois.
Après le message de Laroque, Roussel fit placer l’homme sous protection temporaire. Il protesta. « Je ne suis pas un témoin de cinéma. »
« Non », répondit Roussel. « Au cinéma, les témoins font toujours exactement ce qui les met en danger. Essayez d’être moins intéressant. »
Même Élise sourit.
Laroque confirma que la mystérieuse Diane avait travaillé plusieurs fois pour Pellier sous de fausses identités. Elle se spécialisait dans les archives privées, les successions et les cercles où la confiance reposait sur des détails sociaux : un bijou de famille, une anecdote, un nom connu.
« Elle ne force pas une porte », expliqua-t-il. « Elle fait croire qu’on doit lui ouvrir. »
Élise pensa à son propre mariage. « Une méthode familière. »
Laroque lui remit aussi une liste de plaques d’immatriculation associées aux opérations de Pellier. L’une appartenait à un véhicule loué par Marceau Médical le soir où le faux testament avait été scanné. La réservation avait été faite avec le compte de Thomas.
« Il saura dire que son compte a été utilisé par quelqu’un d’autre », dit Élise.
« Peut-être que c’est vrai », répondit Roussel. « On vérifie les caméras. »
Cette discipline la fascinait maintenant : ne pas remplir les trous avec la personne qu’on déteste le plus.
Plus tard, Thomas envoya par son avocat une copie de relevés montrant qu’il était à Lyon ce soir-là. Les péages et la géolocalisation le confirmaient. Quelqu’un avait bien utilisé son compte.
Élise ressentit une contrariété presque absurde. Une partie d’elle voulait que chaque élément le condamne. Une autre était soulagée quand ce n’était pas le cas.
« C’est normal », dit sa thérapeute. « Vous n’enquêtez pas seulement sur des faits. Vous négociez avec l’image d’un homme que vous avez aimé. »
« J’aimerais que les preuves aient la politesse d’être cohérentes avec mes émotions. »
« Les preuves ont rarement de bonnes manières. »
Roussel fit aussi vérifier la vente de la bague de Marianne. Un antiquaire de Genève retrouva une fiche ancienne : l’objet avait bien été revendu, mais pas par Thomas en personne. Un intermédiaire l’avait apporté avec une procuration portant la signature de Thomas. La procuration semblait authentique. Thomas avait donc au minimum autorisé la transaction. Élise ne savait pas s’il connaissait l’usage futur de la bague, mais cette nuance lui importait. Elle ne voulait plus d’accusations approximatives. Chaque responsabilité devait être placée exactement là où les preuves la conduisaient.
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Puis une seconde phrase :
« Et si vous voulez savoir pourquoi Thomas a réellement quitté la France la semaine où Chloé est tombée malade, regardez le passeport de Sabrina. »