Chapter 6 - Le conseil à huis clos

La phrase écrite par Marianne Delmas resta posée sur la table toute la matinée.
SI HENRI DÉCOUVRE QUI EST LE PÈRE, TOUT S’EFFONDRE.
Élise la relut jusqu’à connaître la courbe de chaque lettre.
« Qui est le père de qui ? » demanda Marc.
« C’est exactement ce que je veux savoir. »
La photographie montrait Hélène Marceau, beaucoup plus jeune, embrassant Arnaud Pellier devant un café de province. Au dos, une date : 1998. Thomas avait trois ans.
Marc comprit avant elle.
« Tu crois que… »
« Je ne crois rien. Je veux des faits. »
La réponse lui ressemblait de plus en plus. C’était ainsi qu’elle survivait désormais : remplacer l’intuition par des faits, la colère par des documents, l’effondrement par la prochaine chose à faire.
À midi, Maître Besson convoqua un conseil restreint. Pas de journalistes. Pas d’assistants. Téléphones laissés à l’extérieur.
Jacques Verdier, Salomé, Gabriel, Élise et trois administrateurs indépendants prirent place.
Arnaud Pellier ne fut pas invité.
« S’il est lié à Thomas, il faut le suspendre immédiatement », dit Gabriel.
Verdier leva la main.
« Nous n’avons pas encore assez pour l’accuser. »
« Il a racheté un objet appartenant à la mère d’Élise par l’intermédiaire d’une société écran », répondit Salomé. « Il apparaît avec Thomas à l’aéroport. Et il a voté contre la suspension. »
« Ce n’est pas illégal d’avoir de mauvais amis. »
Élise posa la photo au centre de la table.
« Et ça ? »
Verdier la regarda.
« Ça prouve une relation ancienne avec Hélène. Pas un détournement de fonds. »
« Mais ça prouve qu’on nous a caché un lien majeur. »
Gabriel acquiesça.
« Et ça peut expliquer Blue Reef. »
Il projetta une série de dates.
Chaque fois que Blue Reef recevait un virement, Pellier déposait une motion au conseil quelques jours plus tard : achat d’un laboratoire, augmentation d’un budget, recrutement d’un consultant.
« Regardez ici », dit-il. « Trois millions sont sortis, puis une acquisition a été approuvée avec une valorisation gonflée. Deux fois. »
Verdier se pencha.
« Donc quelqu’un utilisait les décisions du conseil pour couvrir les sorties. »
« C’est ce que je pense. »
Élise regarda Gabriel.
« Depuis combien de temps vous le soupçonnez ? »
« Huit mois. »
« Et pourquoi ne pas m’avoir parlé ? »
« Parce qu’officiellement vous n’étiez pas impliquée dans la gestion. Et parce que Thomas contrôlait mon évolution. »
Elle encaissa la réponse.
« Plus personne ne me dira que je n’étais pas impliquée. Cette entreprise porte l’argent de mon père et les risques pris par ma famille. Si quelqu’un pense encore que je suis décorative, qu’il quitte la pièce. »
Personne ne bougea.
Verdier sourit à peine.
« Très bien. Alors parlons comme des adultes. »
Pendant deux heures, ils remontèrent les contrats.
À quinze heures, Salomé trouva une incohérence : une facture de Blue Reef portait la signature de Thomas, mais aussi celle d’un témoin interne.
Sabrina Delcourt.
Élise sentit son ventre se nouer.
« Elle savait ? »
« Elle a signé. On ne sait pas ce qu’elle savait. »
Besson appela l’avocate de Sabrina. Elle accepta un rendez-vous le soir même, dans un cabinet neutre.
Sabrina arriva seule, sans maquillage, les cheveux attachés. Elle semblait avoir vieilli de dix ans depuis le retour de Sainte-Lucie.
« Je ne veux pas vous voir », dit Élise.
« Je comprends. »
« Mais j’ai besoin de savoir. »
Sabrina posa les mains sur ses genoux.
« Thomas me donnait des documents à signer. Il disait que c’était administratif. »
« Et vous signiez sans lire ? »
« Pas toujours. »
« Donc parfois vous lisiez. »
Elle hocha la tête.
« J’ai vu Blue Reef. J’ai posé des questions. Il m’a dit que c’était une structure fiscale validée par sa mère. »
« Et ça ne vous a pas inquiétée ? »
Sabrina eut un rire amer.
« J’étais amoureuse d’un homme marié qui mentait à sa femme. Mon niveau d’alerte morale était déjà mauvais. »
Élise la fixa.
Cette franchise la désarma davantage qu’une excuse.
« Pourquoi êtes-vous venue ? »
Sabrina sortit une clé USB.
« Parce que Thomas a essayé de me faire signer un document daté d’il y a trois mois. »
« Quel document ? »
« Une autorisation rétroactive de transfert. »
Elle posa la clé sur la table.
« Je l’ai copiée. Avec des mails. Et des notes vocales. »
Besson enfila des gants de protection de preuve et prit la clé.
« Pourquoi maintenant ? »
Sabrina regarda Élise.
« Parce qu’hier soir, il m’a dit que si je parlais, il ferait croire que tout venait de moi. »
Élise pensa à la manière dont Thomas l’avait coupée devant le cercueil.
La même mécanique.
Utiliser. Contrôler. Abandonner.
« Il vous a frappée ? » demanda-t-elle.
Sabrina secoua la tête.
« Non. Mais il a frappé le mur à dix centimètres de mon visage. »
Élise regarda Besson.
« Faites une copie pour les enquêteurs. »
Sabrina inspira.
« Il y a autre chose. À Sainte-Lucie, nous avons rencontré Hélène et Pellier. »
« Tous les deux ? »
« Oui. Ils sont arrivés le deuxième soir. Thomas était furieux. Je croyais que c’était une réunion de famille. Puis j’ai entendu Pellier dire : “Si Élise découvre l’origine des actions, on perd tout.” »
Élise se figea.
« L’origine des actions ? »
« C’est ce qu’il a dit. »
Besson pâlit.
« Élise… le trust de votre père détient soixante-deux pour cent. Mais s’ils contestent la provenance initiale des fonds… »
« Ils peuvent contester le trust ? »
« Peut-être pas l’annuler. Mais créer un contentieux assez long pour paralyser les droits de vote. »
Élise comprit alors que Thomas n’essayait peut-être pas seulement de voler l’entreprise.
Le contenu de la clé USB de Sabrina fut d’abord traité comme une scène de crime numérique. Les experts clonèrent les fichiers, vérifièrent les dates et établirent une chaîne de conservation. Élise observa tout sans impatience. Elle comprenait désormais qu’une preuve mal manipulée pouvait devenir une vérité impossible à utiliser.
Parmi les mails, l’un attira immédiatement l’attention. Thomas écrivait à Pellier : Élise ne signera jamais si elle pense qu’il s’agit de transférer le contrôle. Il faut présenter ça comme une protection pour Chloé. Pellier répondait : Alors fais-lui peur avec le risque successoral. Les parents signent quand on leur parle de leur enfant.
Élise posa la feuille. « Ils avaient prévu de se servir d’elle avant même sa maladie. »
Besson acquiesça. « Oui. Mais ça ne prouve pas un projet de lui faire du mal. »
« Je sais. »
Elle apprécia presque qu’il le précise. La colère pouvait facilement transformer les coïncidences en certitudes. Elle ne voulait pas devenir ce que Thomas et Hélène avaient toujours fait : décider de la réalité qui leur convenait le mieux.
Un autre mail mentionnait “l’option M”. Salomé supposa d’abord qu’il s’agissait de Marianne, puis d’un montage financier. Gabriel proposa de comparer les dates avec les virements. À chaque mention de M, de petites sommes étaient versées vers une fiducie inconnue.
« On suit la trace », dit-il.
Élise le regarda. « Vous aimez vraiment dire ça. »
« C’est notre équivalent d’une scène d’action. »
Malgré elle, elle sourit. Ce bref moment de normalité la surprit. Elle se sentit coupable aussitôt. Puis elle se souvint que Chloé riait même quand elle était malade, jusqu’à ce qu’elle n’en ait plus la force. Peut-être que rire n’était pas trahir.
À la fin de la journée, Élise appela le thérapeute recommandé par l’hôpital. Elle avait repoussé ce rendez-vous trois fois. « Je ne sais pas quoi dire », avoua-t-elle.
La thérapeute répondit : « Commencez par ce qui revient quand vous fermez les yeux. »
Élise pensa immédiatement à un téléphone qui sonnait dans le vide. Elle prit rendez-vous pour le lendemain.
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Il essayait de réécrire qui l’avait créée.
Et donc à qui elle appartenait.