Chapter 11 - La photo de l'aéroport

La police demanda d’abord à Élise de ne rien déduire trop vite.
Le docteur Antoine Clerc pouvait connaître Arnaud Pellier pour mille raisons. Paris était petit quand on appartenait aux mêmes cercles. Ils pouvaient avoir siégé dans une fondation, partagé un club, connu les mêmes familles.
Élise hocha la tête pendant que l’enquêtrice, commandante Jeanne Roussel, parlait.
Puis elle posa une question très simple.
« Est-ce que le docteur Clerc a eu accès au dossier médical de Chloé avant son admission ? »
Roussel regarda Besson.
« C’est justement ce qu’on va vérifier. »
Ils se trouvaient dans un bureau sans charme du commissariat. Gabriel avait insisté pour venir, mais Élise l’avait laissé au siège de Marceau Médical. Elle avait besoin que quelqu’un continue à surveiller les comptes pendant qu’elle répondait aux questions.
Roussel fit glisser la photo de l’aéroport sur la table.
« Parlez-moi d’Arnaud Pellier. »
Élise raconta tout : son lien ancien avec son père, sa relation avec Hélène, les virements, Blue Reef, le bracelet de Marianne, la réunion à Sainte-Lucie.
Quand elle eut terminé, Roussel resta quelques secondes silencieuse.
« Vous comprenez qu’une partie de ce que vous décrivez relève de litiges financiers et familiaux. Ça ne veut pas dire qu’il y a un lien avec la mort de votre fille. »
« Je comprends. »
« Et je vous demande de ne pas en créer un vous-même. »
Élise serra les mains.
« Je veux seulement savoir pourquoi un homme impliqué dans le détournement de millions rencontre le médecin de ma fille. »
« Nous aussi. »
En sortant, Marc l’attendait sur le trottoir.
« Ça va ? »
« Non. »
« Bonne réponse. »
Ils marchèrent jusqu’à un café.
Élise commanda un thé qu’elle ne but pas.
« Tu crois qu’on devient fou quand tout commence à avoir l’air lié ? » demanda-t-elle.
Marc réfléchit.
« Je crois qu’on devient fou quand on veut absolument que tout soit lié. Toi, tu demandes des preuves. C’est différent. »
« Et si je découvre que Chloé a été utilisée dans cette guerre ? »
Marc la regarda droit dans les yeux.
« Alors on fera ce qu’il faut. Mais tu ne vas pas inventer une culpabilité pour survivre à ton chagrin. »
Elle baissa la tête.
« Je déteste quand tu es raisonnable. »
« C’est rare. Profites-en. »
Au même moment, au siège, Gabriel examinait les historiques de connexions de Thomas.
Un détail l’arrêta : trois semaines avant le voyage, Thomas avait téléchargé l’intégralité du dossier sur le programme pédiatrique expérimental de Marceau Médical.
Le programme n’avait rien à voir avec la maladie de Chloé. Il concernait un dispositif de diagnostic rapide développé avec plusieurs hôpitaux.
Mais l’un des consultants externes du programme était Antoine Clerc.
Gabriel appela Élise.
« J’ai trouvé le lien professionnel. »
Elle ferma les yeux de soulagement et d’inquiétude à la fois.
« Donc il y a une explication. »
« Oui. Mais il y a autre chose. Thomas a téléchargé le dossier complet avant de partir. »
« Pourquoi ? »
« Je ne sais pas. Et juste après, Orion Strategy a reçu 600 000 euros. »
Élise se leva.
« Je reviens. »
Au siège, Gabriel lui montra les accès.
« Le téléchargement a eu lieu à 2 h 13. Depuis votre maison. »
Élise se souvint de cette nuit. Chloé avait fait un cauchemar. Elle s’était réveillée vers deux heures et avait entendu Thomas dans son bureau.
« Je lui ai demandé ce qu’il faisait. Il m’a dit qu’il préparait une présentation. »
« Peut-être que c’était vrai en partie. »
« Ou pas. »
Salomé entra avec une nouvelle information.
« Orion Strategy a payé une entreprise de cybersécurité privée. »
« Pour quoi faire ? »
« Officiellement, protection de données. Mais la facture mentionne une extraction d’archives personnelles. »
« De qui ? »
« Aucun nom. Seulement un identifiant. »
Gabriel tapa le code dans la base interne.
L’identifiant correspondait au compte d’Élise.
Elle sentit une chaleur froide remonter dans son dos.
« Thomas faisait copier mes données ? »
« Ça y ressemble. »
« Mes mails ? »
« Probablement. Peut-être aussi vos documents privés stockés sur le serveur familial. »
Élise pensa aux scans du trust, aux photos, aux messages avec son père avant sa mort.
« Combien de temps ? »
« On va vérifier. »
À dix-neuf heures, une alerte de sécurité retentit dans le bâtiment.
Quelqu’un avait tenté d’entrer dans la salle d’archives du huitième étage avec un ancien badge désactivé.
Le badge appartenait à Sabrina.
Ils la joignirent immédiatement.
« Je suis chez mon avocate », jura-t-elle. « Je peux vous envoyer ma localisation. »
Le responsable sécurité confirma : la personne filmée n’était pas Sabrina.
C’était une femme portant une perruque blonde et un masque médical.
Mais dans la vidéo, lorsqu’elle leva la main vers le lecteur, un détail apparut clairement.
Une bague ancienne, en or, ornée d’une pierre verte.
Élise reconnut cette bague.
Sa mère la portait sur les photos de Deauville.
« Encore un objet de Marianne », murmura Marc.
Élise regarda l’image arrêtée.
« Non. Cette fois, je sais qui l’a récupérée après sa mort. »
« Qui ? »
Roussel demanda ensuite à Élise de reconstituer avec précision la semaine précédant le départ de Thomas. Elles utilisèrent l’agenda familial, les badges de l’entreprise, les relevés de téléphone et les photos de Nora. La chronologie prit forme sur un tableau blanc.
Lundi : Thomas télécharge le dossier pédiatrique.
Mardi : rencontre avec Maud Lefèvre.
Mercredi : appel prolongé avec Pellier.
Jeudi : rendez-vous au Bourget.
Vendredi : départ pour Genève.
« Quand on voit la séquence comme ça, on dirait une préparation », dit Roussel.
« À quoi ? »
« Financièrement, à l’opération de Sainte-Lucie. Pour le reste, on ne sait pas. »
Élise apprécia la prudence, même si elle la frustrait.
Gabriel apporta une autre donnée : Thomas avait consulté plusieurs fois les clauses du trust relatives à l’incapacité temporaire d’Élise. Pas au décès. À l’incapacité.
« Il préparait peut-être un moyen de vous écarter sans attendre quoi que ce soit de dramatique », dit Besson.
« En utilisant mon deuil futur, comme Hélène l’a laissé entendre. »
« Peut-être. »
Élise sentit sa colère se transformer en autre chose : une compréhension froide du mécanisme. Thomas et Pellier n’avaient pas besoin de provoquer une tragédie. Ils comptaient sur les tragédies ordinaires de la vie — maladie d’un parent, épuisement, deuil — pour créer une fenêtre de faiblesse juridique.
« C’est pire d’une certaine manière », dit-elle. « Ils avaient intégré ma douleur dans leur modèle de risque. »
Gabriel répondit : « Les gens qui pensent seulement en termes de contrôle finissent par considérer les émotions des autres comme des variables. »
Élise le regarda. « Et vous, vous pensez en termes de quoi ? »
Il hésita. « Jusqu’ici ? En termes de réparation. Mais je commence à croire que ça peut devenir une autre façon de contrôler. »
Cette réponse resta avec elle. Elle avait passé des semaines à réparer l’entreprise, l’histoire, les comptes. Peut-être qu’un jour il faudrait accepter certaines choses sans les remettre à leur état d’avant.
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Élise se tourna vers lui.
« Hélène. »