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Chapter 7 - Douze virements

L’audit commença officiellement le lundi suivant.

Pour la première fois depuis la mort de Chloé, Élise retourna dans les locaux de Marceau Médical en pleine journée.

Les employés la regardaient avec un mélange de compassion et de gêne. Certains savaient pour Thomas. D’autres avaient seulement lu les articles. Tous savaient pour Chloé.

À la cafétéria, une femme du service logistique se leva quand Élise passa.

« Madame Marceau… »

Élise s’arrêta.

« Oui ? »

« Ma fille était dans la classe de Chloé. Elle… elle m’a demandé de vous dire qu’elle garde toujours le dessin que Chloé lui avait donné. »

Élise dut respirer avant de répondre.

« Merci. Dites-lui de le garder. »

Dans l’ascenseur, elle se tourna vers Gabriel.

« Je pensais que les chiffres seraient plus faciles que les gens. »

« Les chiffres aussi parlent des gens. »

« Vous dites toujours des choses de comptable mystérieux ? »

Il sourit pour la première fois.

« Seulement quand je suis fatigué. »

Ils passèrent la journée à étudier les douze virements.

Le premier remontait à quatre ans. Le dernier à la semaine de Sainte-Lucie.

À chaque fois, l’argent partait vers une société différente, puis revenait indirectement sous forme d’investissement, de prêt ou de facture gonflée.

« C’est du recyclage de fonds », expliqua Salomé. « Mais le but final n’est pas encore clair. »

Gabriel pointa un schéma.

« Regardez. Trois sociétés reviennent toujours vers la même banque privée au Luxembourg. »

Élise se pencha.

« Et le titulaire ? »

« Société fiduciaire. »

« Derrière ? »

« On travaille dessus. »

À dix-sept heures, un coursier arriva avec une lettre recommandée adressée à Élise.

Elle reconnut immédiatement l’écriture d’Hélène.

Ma chère Élise,

Je refuse de laisser la douleur transformer notre famille en champ de bataille. Thomas a fait des erreurs, mais tu oublies qu’il a porté cette entreprise quand ton père était déjà malade. Sans lui, tu n’aurais pas ce que tu crois posséder aujourd’hui.

Chloé mérite mieux que la vengeance.

Viens me voir seule.

Élise relut la dernière phrase.

« Elle veut vous isoler », dit Gabriel.

« Probablement. »

« Vous allez y aller ? »

« Oui. »

« Seule ? »

Élise le regarda.

« Pas stupide. Seule. »

Elle demanda à Besson de prévenir un enquêteur privé, de rester joignable et d’enregistrer l’heure d’arrivée et de départ.

Hélène habitait un appartement haussmannien près du parc Monceau, décoré comme si le temps s’était arrêté en 1995.

Elle ouvrit elle-même.

« Tu as maigri. »

Élise entra sans répondre.

Sur la cheminée, une photographie de Thomas enfant côtoyait un portrait de Chloé.

« Enlève-la », dit Élise.

Hélène se retourna.

« Quoi ? »

« La photo de ma fille. Tu m’as écrit que j’étais dramatique pendant qu’elle mourait. Tu n’as pas le droit de l’utiliser maintenant pour te donner l’air d’une grand-mère. »

Hélène pâlit.

« Je ne savais pas qu’elle était si malade. »

« C’est fou comme personne ne savait rien, dans votre famille. »

Elles s’assirent face à face.

« Pourquoi m’as-tu fait venir ? »

Hélène joignit les mains.

« Parce que tu es sur le point de détruire quelque chose que ton père a construit avec nous. »

« Avec vous ? »

« Henri n’a pas créé cette entreprise seul. »

« Je sais qu’Arnaud Pellier était son associé. »

Le visage d’Hélène changea.

« Qui t’a dit ça ? »

« Peu importe. »

« Tu fouilles dans des choses qui datent d’avant ton mariage. »

« C’est le principe d’un audit. »

Hélène se leva.

« Tu crois que ton père était un saint parce qu’il est mort. Il ne l’était pas. »

Élise sentit la colère monter.

« Ne parle pas de lui pour défendre Thomas. »

« Je parle de lui parce que la fortune Delmas repose aussi sur des mensonges. »

« Lesquels ? »

Hélène hésita.

« Henri a évincé Arnaud de leur première entreprise. Il a gardé les brevets. L’argent. Les clients. »

« Et ça justifie onze millions de détournement ? »

« Non. Mais ça explique pourquoi certaines personnes pensent récupérer ce qui leur appartient. »

Élise se leva à son tour.

« Alors on verra ça devant un tribunal. »

Elle se dirigea vers la porte.

« Élise. »

Elle se retourna.

Hélène avait les yeux brillants.

« Thomas n’est peut-être pas le fils de l’homme que tu crois. »

Élise resta immobile.

« Qu’est-ce que ça change ? »

« Tout. »

« Non. »

Elle posa la main sur la poignée.

« Ce qui change tout, c’est ce qu’il a choisi de devenir. »

Dans la voiture, elle trouva trois appels de Gabriel.

Elle rappela.

« On a trouvé le titulaire du compte luxembourgeois », dit-il.

« Thomas ? »

« Non. »

« Hélène ? »

« Non plus. »

Il marqua une pause.

« C’est une fondation créée au nom de Chloé. »

Élise cessa de respirer.

« Ma fille avait trois ans. »

« Je sais. »

L’analyse des douze virements révéla aussi une méthode qui portait la marque de Thomas : aucun montant n’était rond. 487 300 euros, 612 940, 231 780. Des chiffres qui avaient l’air calculés pour une prestation réelle. Gabriel expliqua : « Les fraudeurs savent que cinq cent mille attire l’œil. Quatre cent quatre-vingt-sept mille trois cents ressemble à une formule. »

Élise passa un doigt sur le tableau. « Et toutes ces petites irrégularités deviennent onze millions. »

« Oui. Comme beaucoup de choses. »

Cette phrase lui rappela son mariage. Pas de grande trahison au début. Des remarques. Des réunions dont on ne lui parlait pas. Une carte bancaire qu’il gérait “pour simplifier”. Une maison qu’elle croyait posséder à deux. L’accumulation avait fait le reste.

Ils interrogèrent ensuite Chantal, l’assistante. Elle confirma que Thomas demandait parfois des enveloppes en espèces pour “gratifications confidentielles”. Une fois, il lui avait fait réserver une chambre d’hôtel sous un faux nom pour Arnaud Pellier. « Je trouvais ça bizarre, mais quand on travaille avec des gens riches, on finit par croire que bizarre veut dire normal. »

Élise prit cette phrase en note. « Bizarre ne veut pas dire normal », dit-elle.

Chantal eut les larmes aux yeux. « Je suis désolée. J’aurais dû parler. »

« Peut-être. Mais aujourd’hui vous parlez. Faites-le précisément. »

Plus tard, sur le chemin de chez Hélène, Marc demanda à Élise si elle regrettait de ne pas avoir travaillé plus tôt dans l’entreprise.

« Oui et non. J’aimais ma vie. J’aimais être disponible pour Chloé. Ce n’était pas inférieur. Ce qui était faux, c’était de croire que parce que je ne voulais pas diriger, je n’avais pas besoin de comprendre. »

Marc hocha la tête. « Papa aurait aimé t’entendre dire ça. »

« Papa aurait surtout aimé me dire qu’il l’avait toujours su. »

« Évidemment. »

Ils rirent une seconde avant de sonner chez Hélène. Élise remarqua alors à quel point elle avait besoin de ces respirations. Pas pour oublier. Pour ne pas devenir uniquement la femme qui enquêtait sur les ruines de sa famille.

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« Qui l’a créée ? »

« Thomas. Deux semaines avant qu’elle tombe malade. »

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