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Chapter 19 - Le vote de minuit

Le conseil extraordinaire fut fixé à vingt-trois heures trente.

Arnaud Pellier, remis de sa crise cardiaque, avait demandé une mesure d’urgence devant le tribunal de commerce : suspendre les droits de vote du trust Delmas au motif que les fonds d’origine provenaient d’actifs contestés.

« Il veut vous neutraliser avant l’assemblée annuelle », expliqua Besson.

« Sur quelle base ? »

« Il prétend que votre père a acquis frauduleusement les brevets initiaux. »

« On a les actes de rachat. »

« Oui. Mais il produit un document contradictoire. »

Élise sentit déjà venir la suite.

« Encore une signature impossible ? »

« Pas cette fois. Un contrat réel, signé par votre père. »

Le document prévoyait que si une technologie développée conjointement avec Pellier générait plus de cinquante millions d’euros, une redevance complémentaire lui serait due.

Marceau Médical avait largement dépassé ce seuil.

« Papa a payé ? »

Salomé ouvrit un tableau.

« Nous avons trouvé plusieurs versements correspondant à des royalties. Jusqu’à l’année où Pellier a disparu des registres. »

« Et après ? »

« Plus rien. »

« Pourquoi ? »

« Peut-être parce qu’un accord de solde définitif existait. On cherche. »

Le problème était simple : si Pellier démontrait une dette ancienne importante, il pouvait créer assez d’incertitude pour bloquer certaines opérations.

À vingt-trois heures trente, le conseil se réunit.

Pellier participa en visioconférence depuis son domicile.

Il avait l’air fragile, presque aimable.

« Élise », dit-il, « je suis désolé que nous nous rencontrions ainsi. »

« Vous me connaissez depuis que j’ai six ans. On s’est déjà rencontrés. »

Il sourit faiblement.

« Vous avez la mémoire de votre père. »

« Et vous, sa rancune. »

Verdier intervint.

« Nous sommes ici pour décider si l’entreprise maintient la suspension de M. Marceau et mandate une action judiciaire contre les structures suspectes. »

Pellier prit la parole.

« Je propose plutôt une médiation. Les querelles familiales ne devraient pas détruire une société de huit cents salariés. »

Élise répondit :

« Ce n’est pas une querelle familiale. Onze millions d’euros ont disparu. »

« Disparu est un mot dramatique. »

« Ils reviendront donc demain ? »

Un administrateur étouffa un sourire.

Pellier se durcit.

« Votre père me devait de l’argent. »

« Alors vous poursuivez sa succession. Vous ne fabriquez pas des testaments, vous ne financez pas des sociétés écrans et vous ne photographiez pas une enfant devant son école. »

Le visage de Pellier changea.

« Je n’ai jamais ordonné qu’on photographie Chloé. »

« Vincent Laroque dit le contraire. »

« Un mercenaire payé pour mentir. »

« Par vous. »

Silence.

À minuit moins cinq, Gabriel entra précipitamment dans la salle.

« Désolé. On a trouvé quelque chose. »

Il remit un document à Besson.

L’accord de solde définitif existait.

Henri avait payé Pellier une somme importante vingt ans plus tôt. En échange, Pellier renonçait à toute redevance future.

La signature était authentifiée par deux notaires, dont l’un était encore vivant.

Besson regarda l’écran.

« Votre créance n’existe plus, M. Pellier. »

Pellier resta silencieux.

Verdier lança le vote.

Neuf voix pour l’action judiciaire.

Deux abstentions.

Une voix contre : Arnaud Pellier.

À minuit exactement, le conseil autorisa le gel des paiements liés à Blue Reef, Orion et Aster North, ainsi qu’une plainte pour fraude et abus de biens sociaux contre toute personne impliquée.

Pellier coupa la connexion avant la fin.

Élise resta assise quelques secondes.

Gabriel s’approcha.

« Vous avez gagné cette manche. »

« Je déteste les phrases de guerre. »

« Alors : vous avez trouvé le bon document. »

« Mieux. »

Le téléphone de Besson sonna.

Il décrocha, écouta, puis pâlit.

« Quoi ? » demanda Élise.

« La police vient d’arrêter Hélène. »

« Pour les faux documents ? »

« Pas seulement. »

Il posa lentement le téléphone.

« Ils ont trouvé dans son appartement un contrat d’assurance au nom de Chloé. Montant : cinq millions d’euros. Souscripteur : la Fondation Chloé. Bénéficiaire : une société liée à Thomas. »

Élise se leva si vite que sa chaise tomba.

« Il n’a jamais pu souscrire ça sans ma signature. »

Besson hocha la tête.

« Justement. Votre signature y figure. »

« Elle est fausse. »

« Je sais. »

Avant le vote de minuit, Élise fit le tour des bureaux vides du siège. Elle voulait se rappeler que l’entreprise n’était pas seulement un symbole de pouvoir familial. Des centaines de personnes y travaillaient, avec des crédits immobiliers, des enfants, des horaires, des vies sans rapport avec les Delmas ou les Marceau.

Dans le laboratoire du cinquième étage, un technicien de nuit la reconnut. « Madame Marceau ? »

« Élise. »

Il hésita. « On va fermer ? »

La question la surprit. « Pourquoi ? »

« Tout le monde parle des fraudes. Certains fournisseurs demandent des garanties. Ma femme vient d’avoir un bébé. »

Élise sentit le poids réel de la crise.

« Non. On ne ferme pas. Mais je ne vais pas vous mentir : on traverse une période difficile. »

« Merci. »

« Pour quoi ? »

« De ne pas dire que tout va parfaitement bien. »

Elle monta au conseil avec cette conversation en tête. Le vote n’était pas seulement une bataille contre Pellier. Il devait aussi empêcher l’entreprise d’être paralysée par les guerres de succession.

C’est pour cette raison qu’elle proposa une mesure supplémentaire : créer un comité temporaire de stabilité composé d’administrateurs indépendants, sans elle. Verdier parut surpris. « Vous renoncez à une partie de votre pouvoir au moment où on l’attaque ? »

« Justement. Je veux que personne ne puisse dire que je transforme l’entreprise en arme familiale. »

La résolution fut adoptée.

Gabriel lui dit ensuite : « C’était risqué. »

« Oui. »

« Vous auriez pu tout garder. »

« C’est ce que Thomas aurait fait. »

Cette réponse lui suffit. Elle comprit que sa vraie victoire ne serait pas de devenir plus puissante que lui, mais de construire quelque chose qui n’exigeait pas qu’une seule personne soit toute-puissante.

Après le vote, Aïcha Benhamou, encore simple membre du comité industriel à cette époque, vint trouver Élise. « Vous avez besoin de quelqu’un qui sache faire tourner les usines pendant que vous nettoyez le conseil », dit-elle. Élise apprécia le ton. Pas de flatterie. Pas de promesse. « Vous proposez quoi ? » Aïcha répondit : « Que chacun fasse enfin son travail. Moi, l’exploitation. Vous, les droits de l’actionnaire. Les enquêteurs, l’enquête. Et votre famille, si possible, qu’elle arrête de confondre tout ça. » Élise sourit. Des mois plus tard, elle se souviendrait de cette conversation quand il faudrait choisir une nouvelle direction générale.

Élise conserva aussi le badge désactivé de Thomas dans une enveloppe scellée destinée aux archives de l’entreprise. Ce petit rectangle de plastique avait ouvert pendant des années presque toutes les portes du siège. Désormais, il n’en ouvrait plus aucune. Le symbole était simple, presque trop parfait, mais elle le garda quand même : une autorité n’existait jamais seule. Elle dépendait toujours d’un système qui acceptait de la reconnaître.

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Élise regarda autour de la table.

La victoire venait de durer moins d’une minute.

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